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Philippe d'Estailleur-Chanteraine (1894 - 1965)

1914 - 1930 : diplomate et historien


                Philippe d'Estailleur-Chanteraine est né le 10 octobre 1894 à Paris. Son père, Walter-André d'Estailleur, est lui même fils et héritier spirituel de Gabriel-Hippolyte Destailleur (la famille avait abandonné la particule à la révolution) ; sa mère est Marie Thuault de la Bouverie. Le comte Philippe d'Estailleur-Chanteraine s'inscrit dans une lignée de grands architectes; il serait par ailleurs un descendant de Vergennes, ministre des affaires étrangères de Louis XVI. Restant dans la tradition familiale, Philippe d'Estailleur Chanteraine, après la Faculté des lettres de Paris, suit les cours de l'Ecole Nationale des Chartes, puis de l'Ecole du Louvre. Il mène pendant plusieurs années des études coloniales sous l'égide du général Ferdinand Levé, spécialiste de la politique française en Afrique du Nord.


                Il s'engage très tôt dans des activités associatives à caractère politique. Dès 1914, il est président de l'Association de la Jeunesse Patriotique et écrit au Président de la République et au Président du Conseil pour demander des obsèques nationales pour Paul Déroulède. La guerre interrompt ses études, mais Philippe d'Estailleur-Chanteraine ne semble pas avoir vu le front et apparait rester dans des fonctions diplomatiques; des bulletins de 1917 font état de sa mauvaise santé. Il publie en 1914 un premier ouvrage de réflexion politique "La Bulgarie traquée", puis en 1918 "France et Pologne : la paix française dans l'Europe orientale", ouvrages de réflexion fondés sur des documents de première main. Il est également Directeur de la "Nouvelle Revue Nationale" et publie des articles dans la revue. Ses activités de l'époque paraissent essentiellement mondaines, littéraires et diplomatiques ; il ne semble pas avoir alors de mission officielle (?), mais est certainement proche des Affaires Etrangères .

                Son action personnelle se développe en 1919, lorsqu'avec trois amis, il rejoint d'Annunzio à Fiume pour faire acte de solidarité avec une proclamation du Comité "France d'abord" comportant une centaine de signatures. D'Annunzio le reçoit d'abord avec une certaine méfiance, notant "Je ne sais pas dans quelle mesure cette solidarité est sincère", avant que l'accueil ne devienne plus chaleureux.


                En 1920, Estaileur-Chanteraine est envoyé en mission diplomatique et voyage en Syrie, en Cilicie et en Palestine à un moment chaud des affaires d'Orient. Il est reçu à Damas en mai 1920 pour un long entretien avec l'emir Fayçal. Il commence à cette époque une série de voyages au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, qui se prolongera les années suivantes. Pendant les troubles pour l'indépendance de l'Egypte, il n'échappera que par une fuite précipitée à des étudiants autonomistes, son élégance très britannique le faisant prendre pour un sujet de sa majesté.

 

                En 1921, le roi d'Italie confère à son père la croix d'officier de la Couronne d'Italie et à Philippe d'Estailleur, celle de chevalier. Toute sa vie, Philippe d'Estailleur-Chanteraine restera proche des milieux monarchiques italiens, espagnols ou portugais, tout en restant opposé aux extrémismes.


                En 1922, Estailleur participe aux fouilles de Carthage menées par une mission américano-française dirigée par Francis Byron Kuhn. La même année, il devient président du Comité de l'Entente Française, poste qu'il conservera jusqu'en 1932. Ce Comité soutiendra, politiquement et économiquement, ses grands voyages aéronautqiues ultèrieurs.


                En 1922 et 1923, il effectue une mission en Italie, qui se termine par une réception par le Pape. Puis, en 1924, il tente - sans succès - une aventure électorale, se présentant aux élections de Seine et Oise sur la liste d'union nationale en tant que président du Comité "France d'Abord". En parallèle, il développe dans la tradition familiale une activité à connotation artistique.


                En 1925, il est fait commandeur de la Couronne d'Italie. Il retournera plusieurs fois en mission en Italie par la suite. Pendant toute cette pèriode, il donne des conférences en Angleterre, en Belgique, aux Pays-Bas... A partir de 1927, il développe aussi une activité à la radio Tour Eiffel, y faisant régulièrement des conférences sur la vie internationale, l'Italie et les rapports franco-italiens. A l'automne 1927, se rendant à Genève en automobile avec sa mère, un grave accident leur vaut plusieurs jours d'hospitalisation. Dès sa sortie de l'hopital, il reprend ses activités de réflexion et de proposition politique dans le cadre de l'Entente Française. Il travaille alors à une une biographie d'Abd-El-Kader qu'il publiera en 1930 et qui constitue toujours une référence sur le sujet.


                C'est à cette même époque que naît l'idée de réaliser un Tour d'Afrique destiné à démontrer l'utilité de l'avion dans la création d'un empire colonial, pour "relier tous ces petits morceaux de patrie, éparpillés sur le continent noir" [Phrase de Roland Lennard reprise par d'Estailleur dans "Ciels d'Afrique"]. Il cherche d'abord un appui financier auprès de François Coty, directeur de "L'Ami du Peuple", mais leurs discussions n'aboutissent pas. Philippe d'Estailleur-Chanteraine n'adhère pas à la logique de records et de raids qui, seule, intéresse Coty et veut démontrer les possibilités réelles de l'aviation moderne. Il finit par financer son projet grace à l'aide paternelle, à celle du baron Nicaise, patron de Lorraine-Dietrich, et à ses relations du Comité de l'Entente française qui patronnera le projet.

                Orienté dans son choix par Lorraine, il décide l'acquisition d'un Farman F.197 à moteur Lorraine Mizar de 240 cv. Immatriculé F-ALGK, le Farman, peint aux couleurs bleue et rouge de la capitale, est baptisé symboliquement "Paris" le 1° avril 1931 par le Général Hergault, en présence du Général Levé et du baron Nicaise.

1930 - 1932 : Défense et llustration des lignes impériales


                N'ayant alors qu'une culture aéronautique limitée, Estailleur constitue grâce à ses relations un équipage expérimenté : Fernand Giraud (pilote), Jean Mistrot (mécanicien) et le Lt-Cl Pierre Weiss (navigateur). Le départ a lieu le 8 avril 1931 alors que s'ouvre l'Exposition Coloniale ; ils espèrent leur retour avant le 20 mai (date à laquelle se termine la permission de Weiss) juste avant la clôture de l'Exposition Coloniale. Leur voyage projet sera malheureusement allongé par un accident majeur survenu au départ de Brazzaville le 30 avril. Une tornade tropicale (des sources locales mettent en cause la curiosité de Ph. d'Estailleur-Chanteraine) oblige Giraud à se poser dans un champ de cannes à sucre, endommageant sérieusemant l'avion. Le retard qui s'ensuit oblige Weiss à rentrer en France, tandis que Mistrot, avec l'aide de la Sabena, parvient à assurer les réparations sur place. L'équipage réduit bouclera avec succès son Tour d'Afrique, passant par Le Cap, Djibouti et Le Caire pour revenir au Bourget le 17 juillet.


                En septembre, apprenant l'accident survenu à Oufa au "Trait d'Union 2", Philippe d'Estailleur-Chanteraine propose de transporter sur place avec son "Paris" la mission officielle. Malheureusement l'avion n'est pas prêt et la mission officielle partira en train, dédaignant au passage le Farman F.291 "privé" de Jacques de Sibour qui accomplira sa mission au secours de Doret ...


                En préparant son tour d'Afrique, Philippe d'Estailleur-Chanteraine s'était entretenu avec le Président de la République d'alors, Gaston Doumergue, particulièrement sensible au passage à Djibouti. Il considérait en effet que les français n'avaient pas une juste perception de l'importance politique et stratégique de Djibouti et de la nécessité d'y réaliser des investissements appropriés. Cet intérêt était partagé par Paul Doumer, alors Président du Conseil, qui lors d'une réunion du Comité de l'Entente Française cita Mangin : "Djibouti - Dakar, deux pôles français essentiels en Afrique". Lorsque, au retour de son Tour d'Afrique, Estailleur-Chanteraine rencontre Paul Doumer, devenu Président de la République, son voyage suivant est tout tracé.


                En 1932, Philippe d'Estailleur-Chanteraine réalise donc une traversée est-ouest de l'Afrique, de Djibouti à Dakar. Il s'agit cette fois de démontrer la possibilité d'une laison rapide entre les deux côtes africaines. Le Farman est peu modifié par rapport à son voyage précédent : il a subi quelques améliorations, notamment pour améliorer la ventilation de la cabine par forte chaleur. Entretemps, Philippe d'Estailleur-Chanteraine a également appris à piloter avec le chef pilote de Farman, Aimé Freton. Ce dernier sera son pilote, Giraud qui se marie étant indisponible. Partis de Paris le 14 avril, l'équipage sera de retour le 29, ayant réalisé le trajet Djibouti - Dakar, soit 8800 km, en 3 jours 14 heures.


                Ces voyages se concluent par un rapport au gouvernement, dont une première version, établie en 1931, est étoffée et complétée en 1932. Ph. d'Estailleur-Chanteraine y suggère la création de deux liaisons "impériales" à vocation mixte, politique et commerciale, sur la base du modèle britannique. La première relierait la Métropole à Madagascar par le Sahara, l'Afrique Equatoriale, le Congo belge et le Mozambique; la seconde suivrait la voie côtière jusqu'à Pointe Noire et l'Angola, propositions dans lesquelles on reconnait les futurs réseaux d'Air Afrique et de l'Aéro-Maritime. Deux bretelles se grefferaient sur ces lignes, l'une de Dakar vers Niamey, l'autre de Fort-Lamy à Douala; éventuellement une liaison pourrait être faite avec le Nigéria britannique.


                Ph. d'Estailleur-Chanteraine soulève en outre dans son rapport le problème de la transversale nord-africaine Maroc-Algérie-Tunisie, qu'il intègre dans une vision stratégique plus large traversant l'ensemble du monde musulman de l'Asie Mineure au Maroc et se prolongeant vers Dakar et l'Amérique du Sud. Cette approche originale, qui échappe à la vision française traditionnelle du réseau en étoile centré sur la Métropole ne sera jamais développée. A cette époque, la liaison nord-africaine Maroc - Algérie - Tunisie est d'ailleurs toujours balbutiante, la composante algérienne en particulier restant totalement sous développée au "profit" des lignes rayonnantes Paris - Toulouse - Maroc et Paris - Marseille - Tunis. Il propose enfin le rattachement de Djibouti soit aux Imperial Airways, soit à la ligne France-Indochine via la Syrie.

Le Farman F.197 F-ALGK "Paris" à son départ de Toussus en avril 1931. L'appareil gardera sa décoration rouge et bleue pendant toute sa carrière, malgré plusieurs modernisations ou adaptations successives. Une page entière lui est dédiée par ailleurs (lien à gauche de cette page).

De g. à dr., d'Estailleur-Chanteraine, le mécanicien Mistrot et le pilote Giraud devant le "Paris" au retour de leur  tour d'Afrique le 17 juillet 1931 (Michel Barrière)

De g. à dr., Aimé Freton, Philippe d'Estailleur-Chanteraine et Mistrot devant le "Paris" au départ du raid Djibouti - Dakar de 1932 [www.bnf.gallica.fr]


1932 - 1936 : industriel et propagandiste de l'aéronautique



                En juillet 1932, Phlippe d'Estailleur-Chanteraine, qui a semble-t-il pris goût à l'aéronautique, fait peindre sur le fuselage du "Paris" des cartes d'Afrique présentant ses voyages, sur un flanc celui de 1931 et sur l'autre celui de 1932. Il commence alors à participer régulièrement à des manifestations aéronautiques et s'implique dans une démarche de propagande aéronautique qu'il affirme avec la participation du "Paris" piloté par Freton au Tour de France des prototypes en octobre.

                En 1933, le glissement de Philippe d'Estailleur-Chanteraine dans le monde aéronautique est acté : il devient administratreur délégué de la SGA, représentant l'actionnaire de référence de ce groupe, Lorraine-Dietrich; il est également administrateur d'Air-Union. Il amène avec lui comme chef-pilote Aimé Freton auquel il remet la Légion d'Honneur. En novembre, tous deux font un aller-retour à Rabat pour y accueillir la Croisière Noire équipée de Potez 25 (à moteur Lorraine), sous les ordres du général Vuillemin. Il restera actif dans ces activités industrielles jusqu'aux grandes nationalisations de 1936.

                De 1934 à 1940, il est vice-président de la Fédération Aéronautique de France. En mars - avril 1934, suite à des problèmes de santé, il reste hospitalisé quelques temps. En août, il s'inscrit avec Freton pour la Mc Robertson race (Londres - Melbourne), mais l'équipage déclarera forfait du fait de leur incapacité à trouver une hélice à pas variable appropriée pour leur Potez 39 à moteur Lorraine-Petrel.

Philippe d'Estailleur-Chanteraine en 1932, au départ du raid Djibouti - Dakar [www.bnf.gallica.fr]

Le F-ALGK "Paris" a perdu ses hublots au profit de fenêtres rectangulaires lors de sa conversion en F.199 en 1935. Il conserve sa décoration et les cartes d'Afrique décrivant ses voyages (1931 à gauche, 1932 à droite), peintes sur ses flncs de fuselage en 1932.


1936 : après l'Afrique, les Indes françaises


                En 1936, Philippe d'Estailleur-Chanteraine reprend son "Paris" converti depuis 1935 en F.199 pour un nouveau voyage, cette fois-ci vers les Indes sur une suggestion de Maryse Hilsz. S'étant vu confier par le gouvernement une mission visant à manifester la présence de la France dans ses comptoirs indens soumis à la pression britannique, ainsi que d'une mission diplomatique en Iran, Philippe d'Estailleur-Chanteraine s'envole le 6 avril du Bourget avec un équipage composé de Paul de Forges comme pilote, Vernaz comme mécanicien et le docteur Max Richou. Au terme d'un long périple, l'équipage est de retour au Bourget le 22 juin. Le récit établi en collaboration avec le docteur Richou en sera publié dans le Petit Parisien en 1937 puis en librairie en 1938 sous le titre "25.000 kilomètres au dessus de l'Asie" (Editions de France).


                En avril 1937, Ph. d'Estailleur-Chanteraine, qui est proche des milieux monarchistes portugais, défend la position du Ministre de l'Air alors très critiqué par suite de l'abandon de l'exclusivité sur les îles portugaises qu'avait obtenue l'Aéropostale dans des conditions financières et juridiques sans doute discutables. Il soutient en contrepartie l'idée d'un partenariat plus actif pour que le Portugal puisse bénéficier d'Air France pour créer un réseau vers ses colonies africaines du Mozambique et de l'Angola.


                En 1938, il fait don de son Farman au Musée des Colonies.

Karikal, 29 avril 1936. De g. à dr. Vernaz, d'Estailleur-Chanteraine, Richou, de Forges [25.000 kms au dessus de l'Asie]

Le Bourget, 6 avril 1936. De g. à dr. le docteur Max Richou, le mécanicen Vernaz, d'Estailleur-Chanteraine, de Forges [www.bnf.gallica.fr]

Le Bourget, 29 avril 1936. De g. à dr. de Forges, d'Estailleur-Chanteraine, Vernaz, Richou posent pour une photo officielle [www.bnf.gallica.fr]

22 juin 1936, retour au Bourget. De g. à dr. : Vernaz, Richou, d'Estailleur-Chanteraine, de Forges et sa mère. Cette dernière n'appréciera pas du tout que le récit du voyage rédigé par Estailleur et Richou paraissent minimiser le rôle réel de son pilote de fils [Le Figaro].

1940 - 1965 : évolution de la mission impériale de la France


                Lorsque la guerre survient, Philippe d'Estailleur-Chanteraine, qui a perdu son père en mars 1940, abandonne la propriété familiale du Vieux Beaubois à Quimperlé devant l'avance allemande et se réfugie en zone libre. Ses écrits politiques sont à l'origine de son arrestation par les Allemands le 13 octobre 1943. Emmené au siège de la Gestapo à Cannes, il est écroué à la prison allemande de Nice, puis à Marseille.


                Dans les années qui suivent, Philippe d'Estailleur-Chanteraine poursuivra ses travaux, insistant sur sa vision du rôle impérial de la france et adaptant ses propositions et ses actions à l'évolution des relations franco-africaines.  Il consacre alors une part importante de ses activités dans des sociétés industrielles et commerciales travaillant en partenariat avec des pays africains.


                En 1946, il est vice-président de la Compagnie des Messageries Aériennes. Dans les années 50, malgré la progression de la décolonisation, il reste fidèle à ses convictions du rôle de l'aéronautique dans le développement de l'Afrique. En 1949, il devient président de la Société africaine d'études aéronautiques. En 1953, il crée et préside la Société d'Etudes et d'Exploitation pour l'Assainissement des Territoires d'Outre-Mer, et en 1954, en tant que président de la Société Africaine d'Entreprises de Matériels Aéronautiques, développe ses idées "vers une politique d'utilisation rationnelle de l'hélicoptère" pour la mise en valeur des territoires africains.


                Le 22 janvier 1954, il est élu de l'Académie des sciences d'outre-mer, dont il deviendra président. Il continue alors à publier des oeuvres autour de ses sujets de prédilection les années suivantes. A partir de 1960, il préside la société Sépatom. En 1959, il publie une version grand public de sa biographie d'Abd-El-Kader.


                Il décède à Paris le 23 juin 1965.

Les voyages coloniaux de Ph. d'Estailleur - Chanteraine : récit détaillé des voyages de 1931, 1932 et 1936 (pdf, 22 pages)

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