Le F.190 dans la Guerre d'Espagne

                Dès le 18 juillet 1936, la Guerre Civile Espagnole absorbe tous les types d'avions alors disponibles, appropriés ou non, et parmi eux, le F.190. Conformément à sa vocation, il est utilisé pour le transport, l'entrainement et la liaison, rôles généralement discrets. Il est également adapté pour un rôle plus guerrier - le bombardement - rôle qui n'est pas une nouveauté pour le F.190. Une version d'entrainement au bombardement avait en effet été développée en 1930 pour le Venezuela : avec son moteur de 230 cv, le F.195 était équipé d'une tourelle légère sur le dos du fuselage et de deux lance-bombes en cabine. Pendant l'insurrection révolutionnaire d'août 1931 au Portugal, un F.190 fut plus simplement chargé de 8 bombes de 50 kg larguées par un mécanicien à travers une ouverture percée dans le plancher du fuselage.


                Les Farman 190 utilisés pendant la Guerre Civile proviennent de deux sources. La première est évidemment la réquisition des appareils présents au début du conflit. Elle est d'autant mieux connue qu'il n'en existait en fait que deux, basés l'un à Barcelone, l'autre à Barajas. La seconde source est constituée des F.190 acquis en France ou fournis par des sympathisants républicains, ou nationalistes, à partir de juillet 36. Le plus souvent, leur fourniture aux belligérants est supposée – plus qu'avérée – en se fondant sur la date de leur radiation ou disparition des registres et sur l'identité de leur dernier propriétaire.

Les F.190 du registre espagnol

                En juillet 1936, seuls deux F.190, acquis par des sociétés espagnoles au débuts des années 30, sont présents en Espagne.

  • F.190 n°15/71--, EC-LAA


            En janvier 1930, une mission commerciale de Farman, constituée du directeur commercial Treillard et de Marcel Lallouette, prend en charge le F.190 n° 15 présenté à l'Exposition Internationale de Barcelone depuis la mi-mai 1929. Cette manifestation est immédiatement suivie d'un voyage de démonstration en Espagne. Dès février, la Compañía Española de Aviación (C.E.A.) acquiert l'appareil qui est enregistré avec l'immatriculation M-CLAA, puis, en 1931, EC-LAA.


                La C.E.A. utilise le Farman dans son l'école d'aviation d'Albacete destinée à la formation des équipages militaires. Mais l'armée de l'air reprenant peu après cette formation en main, l'école de la C.E.A. ferme en 1932, à la fin de la formation de la 4ème promotion d'officiers-aviateurs. Au printemps 1932, la CEA met donc en vente le Farman presque neuf (60 heures de vol). En attendant une vente qui tarde à se réaliser, l'avion, basé à Barajas, sert épisodiquement à la compagnie. Il est ainsi utilisé au premier trimestre 1933, piloté par Victor Marchenko (qui servira pendant la guerre du côté nationaliste), pour l'étude de la ligne Madrid – Valence/Manises qui ouvre en mars, puis jusqu'en 1936 effectue des transports à la demande piloté notamment par Ruano et José Laguna.

                Dés le début de la guerre civile, le F.190 n°15 est utilisé par les Républicains, à une époque où sont effectués plusieurs transports de personnel entre Madrid et Toulouse. Fin août 1936, il est en réparation à Toulouse-Montaudran dans les ateliers d'Air France. Le 2 septembre 1936, "un avion espagnol R.E.L.A.A. [sic] Farman 190, monoplan bleu, avec flamme rouge du Frente popular subit les dernières réparations dont il avait besoin et, à 10h30, et à 12h, il procéda à des vols d'essais." [L'Éclair de Montpellier, 6 septembre 1936].

                

                Selon Jean Massé, le F.190 EC-LAA a sans doute été détruit plus tard dans un bombardement à Barajas.


  

La seule décoration avérée du F.190 n°15 est celle qu'il porte à l'école d'Albacete de la CEA en 1930, soit la livrée Farman d'origine surchargée du nom de la compagnie sur le capot et de sa première immatriculation espagnole (les marques de dérive sont hypothètiques).

Sa faible utilisation après cette date, puis sa rapide mise en vente, nous font supposer qu'il portait toujours cette livrée, agrémentée des marques de l'époque, en 1936.

  

  • F.194 n°4/7---, EC-AAR


            Début septembre 1931, José Canudas Busquets, propriétaire d'un aérodrome et d'une société d'aviation à El Prat de Llobregat, achète le F.194 n°4 à moteur Hispano. Piloté par José Maria Carreras, le Farman transportant Canudas, son épouse et deux représentants du club aéronautique de Catalogne rejoint Barcelone le 27 septembre sous l'immatriculation EC-AAR. Le 3 octobre, l'appareil, peint en rouge et argent, est présenté aux autorités et à la presse et baptisé "Manuel Colomer".

                Canudas destine le Farman à l'exploitation d'une ligne commerciale Barcelone-Andorre qu'il veut créer. En novembre 1931, un aérodrome municipal est ouvert à Seo de Urgel et, sur la route de Barcelone, sont préparés trois ou quatre terrains de secours. Le 19 février 1932, le gouvernement confie à Canudas la concession non exclusive de la ligne, qui est desservie par le Farman et d'autres appareils de sa société pour le transport de passagers et le fret. L'exploitation durera quelque temps, mais l'activité est insuffisante pour assurer la viabilité économique du projet et l'exploitation est finalement arrêtée.

                En 1935, le Farman est enregistré à la "Cooperativa de Treball Aeri", coopérative de travail aérien, groupement d'aéro-clubs et d'avions privés catalans animé par José Canudas. Il acquiert une certaine célébrité lorsque, le 2 janvier 1936, le F.194 EC-AAR piloté par Carreras accompagné du mécanicien Lorenzo Fornès et ayant comme passagers les époux Jover s'envole vers la Guinée espagnole. Après un long voyage ponctué de deux traversées transsahariennes, il revient le 3 mars à Barcelone.

            Réquisitionné dès le début de la guerre, le F.194 est utilisé pour le transport de personnel et de munitions par les "Alas Rojas" ; il est basé à Sariñena.


                En août 1936, le Farman est au centre d'une affaire quelque peu rocambolesque, et partiellement inexpliquée. Le dimanche 16 août 1936 vers 15h30, "un avion monoplan, couleur bleue clair, bandes rouges" se pose dans la région toulousaine à proximité du terrain privé du comte de Palaminy, directeur du journal l'Express du Midi, homme de droite peu suspect d'amitiés pour la République Espagnole. Le pilote y décharge deux caisses qu'il dissimule sur place avec l'aide de deux enfants auxquels il indique son attention de les reprendre le soir même. A 20h30, les caisses, découvertes, sont transportées à la gendarmerie; provenant d'un dépôt militaire de Barcelone, elles contiennent des munitions destinées aux Mauser règlementaires de l'armée espagnole.               

            Ce même jour, le pilote catalan Joan Balcells fait une escale d'une heure à Toulouse pour faire le plein avant de repartir, selon ses déclarations, vers Saint Sebastien. Le brouillard et la crainte de manquer d'essence lui auraient imposé cette escale alors qu'il se rendait au Pays Basque en longeant les Pyrénées. Son appareil qui correspondrait au signalement précédent est identifié par la police comme étant le Gil Paso GP-2 EC-EEB appartenant à Ramon Torrès [Jean Massé]. L'hypothèse qui prévaut est qu'il aurait par prudence déchargé son appareil avec l'intention de revenir prendre son chargement après avoir fait le plein, mais craignant sa découverte, abandonna ce projet. Une procédure pour infraction douanière sera plus tard portée devant le tribunal de Muret, sans jamais aboutir.

                Ce n'est que le lendemain 17 août que Balcells aurait fait viser son passeport à Perpignan, avant de repartir vers la Catalogne. Compte tenu du climat de l'époque en Catalogne, l'échec de sa mission rendait certainement très délicate la situation personnelle de Balcells à son retour. Une pièce du dossier transmis à Muret fait état du témoignage d'une personne déclarant l'avoir vu atterrir à Lérida entre le 18 et le 21 août, venant de Sariñena aux commandes du Farman EC-AAR. Prétextant devoir placer l'avion face au vent, Balcells aurait demandé au garde-civil qui l'accompagnait de descendre de l'appareil pour maintenir l'aile et aurait aussitôt décollé en direction de la côte méditerranéenne [Jean Massé].


                Le 20 août à 18H00, le Farman EC-AAR atterrit à Nice sur le terrain de la Californie. Joan Balcells, qui le pilote, n'y est pas alors suspect, son passeport ayant été visé dans les règles le 17 à Perpignan, où il dit avoir oublié les papiers de l'avion. Prétextant la nécessité de se faire raser, il abandonne le Farman et échappe à la police; il aurait gagné l'Italie par le train.

                Le 22 septembre, le gouvernement catalan envoie à Nice le pilote Enric Cera afin de récupérer l'appareil [Jean Massé]. Le F.194 EC-AAR aurait été détruit peu après [Howson].

                Le 12 novembre 1940, le F.194 n°4 EC-AAR est définitivement rayé du registre espagnol.

  

Le "Manuel Colomer" sur la plage de la Californie (L'Eclaireur de Nice)

                La décoration rouge et argent du F.194 EC-AAR est parfaitement connue, la presse nicoise en ayant donné une description détaillée, même si la localisation de certaines marques est imprécise. Lors de son arrivée à Nice, les marques de peinture rouge sur le gouvernail, l'extrémité des ailes, le disque sur la dérive et un grand rectangle sur le fuselage sont encore fraîches. Le tuyau d'échappement, démonté lors du voyage africain de début 36 n'a pas été réinstallé.

F.190 acquis par la République

                Plusieurs F.190 disparaissent du registre français à partir de l'été 1936, parfois explicitement indiqués comme étant exportés, parfois sous d'autres motifs. Nous pensons actuellement que seuls les 6 Farman F.190 suivants sont avérés comme ayant servi en Espagne sous les couleurs de la République. 

  

  • F.190 n°43/717-, F-AJMV

            

            Le F.190 n°43 rouge et argent de Marcel Avignon, immatriculé F-AJMV est bien connu du fait des voyages de grand tourisme en Afrique qu'il réalise de 1930 à 1933 sous le fanion de l'aéro-Club de l'Hérault. Il aurait été vendu à Marseille à un acheteur inconnu [Howson]. Le 20 août 1936, le quotidien de Montpellier, l'Eclair, mentionne son départ "pour servir, dit-on, à des fins moins glorieuses".

                Il aurait décollé ce même jour de Montpellier-Candillargues probablement vers la Catalogne [Jean Massé]. On ne sait ce qu'il est devenu ensuite.

  

Le F.190 n°43 porta pendant toute sa carrière la même livrée rouge et argent. Il la portait encore à son départ de Montpellier en août 1936.

  • F.190 n°55/7299, F-ALKQ


            Avion personnel de Rémy Clément, il serait arrivé en août 1936 à Barcelone et aurait été principalement utilisé par Gaston Vedel, directeur de l'escale d'Air France, qui mit ses ateliers à disposition des Républicains [Jean Massé]. Il est enregistré comme vendu [à la république Espagnole] en octobre 1936.




  

Lors de son rachat par Rémy Clément, le F.190 n°55 portait encore la splendide livrée des avions-taxi d'Air Union, rouge et blanc argent. Nous ignorons s'il la conserva par la suite.

  • F.192/1 n°2/7467, F-ANNV


                Nous ne connaissons malheureusement que fort peu de choses sur cet appareil, enregistré le 18 mars 1935 à la Société des Avions H&M Farman. Il pourrait s'agit sans doute d'un appareil d'essais et de démonstration.

                Le 14 septembre 1936, il est enregistré au nom de Rémy Clément et vendu à la République espagnole. Il disparaît dans la guerre civile.

  • F.193 n°3/7267, F-ALFB


                Ce F.193 est la conversion par Farman d'un F.197 sanitaire (n°5/7267) développé dans le cadre du programme des monomoteurs coloniaux et expérimenté en 1931 à Villacoublay. Il est ensuite utilisé par Air Service.

                Cédé à Robert Peitz, ce transfert est enregistré le 25 septembre 1936, l'appareil étant probablement livré peu après à la république Espagnole. Son exportation n'est enregistrée que le 29 novembre 1936. Son rôle pendant la guerre civile est inconnu.

                En 1939, les troupes nationalistes auraient retrouvé sur les aérodromes de La Torrecica et Los Llanos, près d'Albacete, 3 avions Farman, dont un F.193 équipé en sanitaire, qui pourrait être ce n°3 F-ALFB. On ne peut exclure qu'il ait pu être remis en état de vol temporairement dans le Grupo 30, mais il ne s'agit en aucune façon du 30x112, que sa motorisation Gnome-Rhône désigne indéniablement comme un F.291.

Le F.193 F-ALFB est le seul des appareils livrés à la république Espagnole développé réellement comme appareil sanitaire en 1931. Il gardera chez Air-Service une inhabituelle livrée entièrement blanche qu'il conserve peut-être jusqu'en 1936.

  • F.291/1 n° 3/7335, F-ALUI


                Enregistré le 17 septembre 1936 au nom de R Guilloux, partisan des républicains, l'ancien Farman de Maryse Hilsz est transformable en sanitaire. L'avion, utilisé sur le front nord, a pu parvenir en Espagne dès la dernière décennie du mois d'août 1936.


                Compte tenu de sa présence avérée en 1937 sur ce front, il pourrait s'agir du Farman 190 intégré à l'été 1936 dans l'escadrille Hernández Franch qui participe à la protection des Asturies. Cette escadrille basée à Bilbao-Sondica était initialement constituée d'un ensemble hétéroclite comprenant un DH-89M “Dragon Rapide”, un Miles M.2H Hawk Major, un Miles M.3H Falcon Six, trois Monospar (ST-25 et ST-12), deux Nieuport 52, trois Breguet 19, deux Fokker F VII-3m. La base était commandée par Manuel Cascón Briega qui, ne considèrant pas les appareils civils comme utilisables pour des missions de guerre, les laissait le plus souvent aux pilotes étrangers, deux Britanniques : Walter Scott Coates et Sydney Holand, et trois Américains : Frederic Ives Lord, Bert Acosta, Gordon Berry et Eddie Schneider Jr.

Le F.291/1 F-ALUI tel qu'il se présente à la fin de sa carrière dans les mains de Maryse Hilsz. Il est construit à partir d'un fuselage de F.199 doté tardivement d'une dérive de F.193/F.390 et équipé d'un moteur Gnome-Rhône GR 7 K et d'une hélice bipale.

                Sommairement transformé en bombardier et chargé de 400 kg de bombes lancés à la main par un trou dans le plancher, le Farman aurait fait partie des forces intervenant le 4 octobre dans la défense d'Oviedo. Le 12 décembre, cette "force" tente une frappe sur l'aéroport Lacua de Vitoria. Le ST-25, plus rapide, piloté par un équipage composé de Sydney Holland, de l'observateur Gumersindo Guiterrez Merino et d'un troisième membre soviétique ou tchèque largue ses bombes avant d'être abattu par les Heinkel He-51. Le second Monospar, piloté par Walter Coates aurait, selon les sources, largué ses bombes ou fait demi-tour prématurément, mais serait revenu intact ainsi que le Miles Hawk Major, piloté par Lord. Le second Miles et le Farman auraient également participé à cette mission, ayant semble-t-il abandonné en cours de route.


                A partir de la chute de Bilbao, en juin 1937, les appareils survivants se replient progresssivement vers la France ou divers terrains de la République, notamment Gijon. Le 20 octobre 1937, devant l'avance inexorable des troupes nationalistes, le F.291/1 piloté par Laureano Flamerich décolle de l'aéroport de Gijon-Carreño avec 4 personnes à bord, des techniciens de la base, pour se poser à Biarritz-Parme. [Howson, Bridgeman]


                Réfugié à Toulouse, le Farman F.291/1 est rendu à l'Espagne à la fin du conflit, le 13 juillet 1939. Il poursuivra sa carrière dans l'Ejercito del Aire (cf.ci-dessous).

  • F.190 n°7[11]/7117, F-AIYM


                Enregistré comme F.190 n°11 dans les registres, le F.190 F-AIYM est listé et marqué par Farman comme F.190 n°7. Lors de sa dernière visite Véritas le 29 décembre 1936, il est indiqué comme "transformable en sanitaire", mention relativement courante à la fin des années 30 pour certains avions de tourisme, généralement liée à la capacité d'embarquement d'une civière, mais dont nous ne connaissons pas la définition exacte pour les F.190. Elle est toutefois distincte de celle d'avion sanitaire (ambulance) qui implique une modification significative et permanente de la cellule.

                Vendu par Lucien Maniglier à la SFTA en janvier 1937, l'avion est envoyé en Espagne Républicaine. Il est convoyé vers l'Espagne le 3 février 1937 par Raymond Delarbre, qui a déjà effectué plusieurs livraisons similaires avec d'autres appareils. Le mercredi 3 février 1937, vers 17h15, le F.190 F-AIYM piloté par Delarbre se pose en panne sèche dans une prairie près de Lagraulet, dans le Gers. Le lendemain, après avoir fait le plein et confié pour vérification les papiers de bord à la brigade de gendarmerie de Cadours, il repart pour Toulouse, accompagné d'un mécanicien venu de cette ville.

                Après son raid Paris - Saïgon, le F.190 F-AIYM est remis par le constructeur au standard du type et peint dans la livrée Farman portée notamment par les appareils d'Air Service. C'est très probablement sous cette décoration qu'il est livré à la république Espagnole en février 1937.

F.190 sous couleurs nationalistes

                Deux F.190 ayant volé pendant le conflit sous les couleurs nationalistes sont avérés, leur identité a quelquefois donné lieu à certaines confusions. A la fin de la guerre, un Farman républicain sera en outre remis en service dans le Grupo 30 de l'Ejercito del Aire.

  • F.190 n°10/71--, CS-AAD, "Aguia Branca"


                Cet appareil a souvent été confondu (notamment par Howson) avec deux autres Farman 190 portugais : le F.191-1 de Paes Ramos, appareil de raid de caractèristiques très différentes du F.190, et le F.199 n°6 CS-AAV "Aguia Branca 2" arrivé au Portugal au printemps 1937 et détruit par accident cette même année, au début du mois d'août.


                Présent au Portugal dés avril 1929, le F.190 n°10 sera utilisé par la filiale locale de l'Aéropostale et Gnome-Rhône (SPELA, puis CPA) à l'étude des lignes portugaises. Pendant le bref mouvement révolutionnaire d'août 1932, il sera utilisé comme bombardier et, réfugié à Séville Tablada, y sera interné un mois avant d'être rendu au Portugal par le gouvernement espagnol. Lors de la liquidation de l'Aéropostale en 1934, il est racheté par un entrepreneur privé, Abel Pessoa, créateur d'une petite compagnie aérienne. En juillet 1936, dès les premiers jours de la Guerre Civile en Espagne, le Farman est affrété par des membres de la colonie espagnole d'Estoril, soutiens actifs de la cause nationaliste. Abel Pessoa effectue ainsi au moins deux vols vers la région de Séville, dont l'un avec le marquis de Quintanar.

                Le 25 juillet 1936, Abel Pessoa ramène à Lisbonne un message du Consul du Portugal à Séville mentionnant l'arrivée le 23 du bâtiment de guerre britannique "Shamrock" destiné à l'embarquement éventuel des ressortissants britanniques et américains, l'arrivée également attendue de bâtiments allemand et italien et demandant en conséquence l'envoi d'un navire portugais pour assurer la protection éventuelle de la vie et des biens de leurs ressortissants.

                L'augmentation des primes d'assurance dans cette situation de guerre civile devient néanmoins l'une de ses préoccupations majeures avant de le conduire à mettre en sommeil son activité aérienne. Il décide alors de mettre à profit cette inactivité forcée pour préparer l'avenir en recherchant des appareils plus performants.

Dans les jours qui suivent, Abel Pessoa cède le Farman à la colonie espagnole.

                L'appareil est enregistré au nom de l'un de leurs partisans portugais, Palha Blanco.

                Le 11 août, le Farman rejoint Avila, piloté par l'un des frères Palha Blanco, pour rejoindre la colonne dirigée par le Commandant de la Guardia Civil Lisardo Doval qui a quitté le Portugal fin juillet, se dirigeant vers Madrid à la tête d'une colonne de 1500 hommes, atteignant Avila le 31 juillet. Avila ayant été attaquée dans la matinée, l'avion dont on ignore alors la provenance, est accueilli par des tirs de mitrailleurs nationalistes trompés par l'aspect coloré du gouvernail aux couleurs portugaises.


                Dans les jours qui suivent, sa décoration est reprise aux couleurs nationalistes, son immatriculation portugaise survivant conjointement à ses nouvelles marques sur et sous son aile. Le Farman est d'abord basé à Burgos, sur l'aérodrome de Gamonal.

                Le 28 août, le capitaine José Larrauri Mercadillo aurait emmené Franco à Saragosse [Howson]. Le 30 août 1936, il se pose avec le Farman à Caceres, apportant l'argent réuni par les banques de Saragosse pour l'achat de 3 Heinkel 51, avant de rejoindre les unités de Ju 52.


                Le sort final de l'Aguia Branca est inconnu. Des photographies le montrent très endommagé stocké sur un terrain à côté de l'épave du Fokker F.VIIa "Carlanco" (ex F-AJUB) également aux couleurs nationalistes. On perd la trace de ces deux appareils dans la même période de septembre 1936 dans le nord (Burgos, Avila, Cacérès?), et leur état laisse à penser qu'ils auraient pu être victimes d'un bombardement dans cette zone.

                Ce n'est que le 12 février 1946 que le F.190 n°10 CS-AAD est rayé du registre portugais.

Le F.190 n°10 Aguia Branca repeint aux couleurs nationalistes porte un bandeau coloré grossièrement peint sur le fuselage en arrière de la cabine.

Dans l'attente d'une meilleure photo, cette restitution basée sur la seule connue reste hypothètique : la "bandera roja y gualda" alors adoptée à Burgos, et sur le point de l'être officiellement par Franco, serait logique, mais les tonalités en semblent inversées entre de minces bandes latérales plus sombres.

  • F.391 n°3/7385, F-AMTH


                Construit en 1933, le F.391 n°3 est un appareil de luxe acquis par Jacques Robert Dupuy, fils du directeur du Petit Parisien et de la directrice de l'Excelsior.

En avril 1936, Dupuy céde l'appareil à Jean Lacombe, pressenti par les Monarchistes espagnols pour aller chercher le général Sanjurjo en exil à Lisbonne [Jean Massé]. Le 1° mai, Lacombe part pour Lisbonne, par Pau; il en revient le 8 mai. Le 22 mai, il repart à Lisbonne via Biarritz. Il effectue encore des voyages peut-être vers l'Espagne les 21 août et 2 septembre.

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                Le 5 septembre, le Farman passe une visite technique à Toussus et le 15 septembre, est enregistré au nom d'Henry Lévêque de Vilmorin, journaliste au journal "Le Jour", favorable aux nationalistes. Le 27 septembre, Vilmorin part pour La Baule, on perd ensuite la trace du Farman. Vilmorin aurait pu l'utiliser l'avion pour des reportages en Espagne où il se rend plusieurs fois pendant la guerre civile : front de Madrid en décembre 1936, front de Malaga en février 1937, front de Bilbao en mars 1937.

                Plusieurs phographies prises en 1937 montrent sous les couleurs nationalistes un Farman 193 ou 391 immatriculé 30x5. La différence essentielle - le type de moteur Farman 9 Ebr ou 9 Ecr - est imperceptible. Cependant, l'histoire du F.391 n°3 nous semble mieux expliquer sa présence et son immatriculation que celle de l'autre candidat, le F.193 n°6 F-AMXL, dont la présence en Espagne nous semble d'ailleurs très hypothètique (voir ci-dessous).

  

A gauche, le F-AMTH dans la livrée qu'il porte lorsqu'il est aux mains de Jacques Dupuy. Il n'a probablement pas été repeint par la suite. A droite, le Farman nationaliste 30x5 - à notre avis le même appareil - en 1937.

  • F.291/1 n° 3/7335, F-ALUI


                                 Le 13 juillet 1939, le Farman républicain, réfugié à Toulouse, est rendu à l'Espagne et intégré dans l'Ejercito del Aire avec l'immatriculation 30x112. Il est basé à Sabadell.

                En septembre 1945, il est toujours affecté au 23° régiment de chasse à Reus, mais est en fait stocké depuis un certain temps à l'arsenal de Logroño par suite du manque de rechanges. Le 22 mai 1947, l'arsenal propose son retrait du service, qui est adopté le 3 Septembre.

  

Le F.291/1 ex F-ALUI en service à Sabadell.

Les visiteurs

                Pendant la guerre civile, plusieurs F.190 se rendirent en Espagne, transportant des journalistes ou diverses personnalités. Il est difficile d'en établir une liste exhaustive, mais le passage de certains d'entre eux a laissé des traces.

  • F.193 n°5/7373, F-AMQS


                Le 10 août 1936, l'Intransigeant décide d'envoyer Antoine de Saint-Exupéry pour réaliser un reportage à Barcelone. Il en résultera une série d'articles publiés les 12, 13, 14, 16 et 19 août sous le titre "Espagne ensanglantée". Saint-Exupéry se rend seul sur place aux commandes du Farman 193 F-AMQS du journal, mis à sa disposition.

Le F.193 F-AMQS de l'Intransigeant peint en "bleu et or" utilisé par Saint-Exupéry pour se rendre à Barcelone. Sous le fuselage, l'appareil porte en garndes lettres jaune d'or le nom du journal "L'INTRAN".

  • F.192 n°15, F-ALAR


                Le F.192 n°15 F-ALAR effectua probablement des voyages en Espagne entre août et décembre 1936. L'avion appartenait en effet à Air Tourisme, société créée par Benoit Oblin, député de la Seine et président de la Commission Aéronautique du Parti Radical. Dès le début de la guerre, Oblin est sollicité par les Républicains qui souhaitent acquérir le Potez 36 et le Farman 192 d'Air tourisme. D'abord farouche partisan de la non-intervention généralisée, et par ailleurs convaincu de l'inutilité de ce type d'appareils dans un conflit, Oblin refuse, mais, devant l'attitude de l'Allemagne et l'Italie, accepte d'intervenir comme intermédiaire sous le couvert de sa société dans l'acquisition d'appareils pour la République, travaillant en relation avec Jean Moulin d'une part, et Air France, Lionel de Marmier et Edouard Serre, d'autre part.


                Il semble qu'il ait alors mis à la disposition de ses interlocuteurs son équipe, le pilote Henri Verdier et le mécanicien Marcel Vincent, et ses appareils, le Farman et le Caudron Simoun C.635 n°13/7081 F-ANXD acquis en août 1936. Le Farman F.192, F-ALAR est détruit le 10 janvier 1937 en se posant au Bourget à la tombée de la nuit alors qu'il revient de Toulouse avec 5 personnes à bord. A partir de juillet 1937, il est remplacé par le Caudron Goéland C.445 n°2/22/7355 F-AOYY, mis à la disposition des républicains sous couvert de la SFTA.

                Généreusement, Benoit Oblin laissera par la suite aux Républicains le bénéfice de la commission de près de 2.000.000 Francs attachée à ses opérations d'intermédiaire.

Questions .....


                Le manque de précisions des sources fait que, radiés du registre F en 1936 ou 37, quelques appareils sont souvent supposés avoir été livrés à l'Espagne pendant la Guerre Civile. Des éléments récents sur le devenir de certains d'entre eux permet de préciser leur situation respective à l'époque.

  • F.190 n°32, F-AJIA


                Cédé par Constant Crestey, le F.190 F-AJIA arrive en Yougoslavie le 15 juillet 1936, piloté par Vladimir Strizevski, chef pilote d'Aeroput. Il est enregistré en août 1936 à la compagnie yougoslave Aeroput avec les CdN 103 / CdI 99 (Yougoslavie) et l'immatriculation YU-PEB. En France, l'exportation n'est enregistrée que le 25 septembre 1936, date tardive en partie à l'origine d'une confusion sur sa destination possible.

                Aeroput souhaite évaluer l'appareil en vue du remplacement de ses Spartan Cruiser. En mars et avril 1937, le YU-PEB est affrété par le journal Vreme pour des transports de journalistes.

            Pendant son utilisation par Aeroput, l'avion est utilisé et entretenu par la compagnie sans entrer dans ses comptes. Il est rayé du registre avant fin 1937. Une source évoque son utilisation possible en Yougoslavie en avril 1941.

  

  • F.193 n°6, F-AMXL


                En mars 1936, le F.193 n°6 est enregistré au nom d'Albert Bucciali. Bucciali n'est cependant pas propriétaire de l'appareil, qui lui est confié par le gouvernement qui l'a chargé d'évaluer les intentions de l'Italie au sujet du Canal de Suez et de rapatrier éventuellement le Négus en territoire français.

            Le 10 mars 1936, Bucciali décolle pour un voyage "touristique" en Lybie via Rome et la Tunisie. Suite à une panne de moteur, l'avion est accidenté à Mechili (Libye) le 29 avril, hélice et train brisés. L'arrivée des rechanges et la réparation du F.193 permettent à Bucciali de rejoindre Derna le 19 mai. Il s'installe alors avec sa famille dans un hôtel luxueux, visitant fréquemment le Caire. Fin octobre 36, le gouvernement français le rappelle en France. Le 2 novembre, Bucciali repart; arrivé à Rome le 7, il confie l'appareil à un ami italien et, après être passé en Suisse, rentre à Paris le 27 novembre pour obtenir la prolongation de son cahier de Douane, mais le Ministère de l'Air exige la restitution du Farman. [itinéraire retracé par Jean Massé]

            Revenu en France dans des conditions indéterminées, le F.193 n°6 est localisé par la DGAC le 24 août 1937 sur le terrain de Lognes [Franck Roumy]. Il nous parait alors difficile d'imaginer le scénario par lequel cet appareil appartenant à l'Etat français serait passé aux forces nationalistes à l'automne 1937. L'identification du 30-5 au F.391 n°3, avion dont le propriétaire, privé, est un partisan connu des monarchistes, nous parait donc infiniment plus plausible.

                Par ailleurs, l'appareil qui appartient à l'Etat français ne figure pas nécessairement dans les registres. Il est possible que, comme plusieurs de ses congénères, il ait rejoint le STAé comme avion d'essai pour une fin de carrière discrète.

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