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Les Farman 190 d'Air France

                Le Farman 190 n'est pas vraiment l'appareil le mieux connu de la flotte d'Air France. Plusieurs exemplaires provenant des anciens réseaux furent néanmoins intégrés dans la compagnie nationale à sa création. Dans le rapport du conseil d'administration d'Air France pour l'année 1933 qui donne la liste initiale des appareils de la flotte figurent ainsi 15 Farman 190 à moteur Gnome-Rhône de 230 cv, dont 2 ne sont pas identifiés.


                Ces deux derniers semblent être en fait les deux F.190 appartenant aux filiales de Latécoère : le F.190 n°4/7113 F-AIXQ de la Transafricaine et le F.190 n°10 CS-AAD de la Companhia Portuguesa de Aviação (CPA). Aucun des deux ne rejoindra la compagnie. Il semble que le premier ait été repris par le STAé tandis que le second sera vendu sur place à un aviateur portugais, Abel Pessoa.


                De façon analogue, le F.190 n°26/7148 F-AJGO, initialement inclus dans les listes, ne rejoindra finalement pas la compagnie nationale. Il est vendu le 20 juillet à M. Mac Leod, qui finance au moins partiellement son achat au profit de Robert Tessier et Jeanne Sorbet, fondateurs de l'aérodrome de Saint Désir de Lisieux, au nom desquels le transfert est enregistré le 30 août.


                La carrière des 12 autres appareils sera très dépendante de leur réseau d'appartenance : réseau continental (dont AFN), Moyen Orient et Extrême Orient. Ceci étant, s'agissant d'appareils monomoteurs, leur retrait rapide de l'exploitation régulière des lignes était assuré et seuls avaient une chance de subsister quelque temps ceux assurant des services annexes : transport des personnels et entrainement des équipages.

Réseau continental

Année 1933


                En août 1933, ce sont 7 F.190 qui rejoignent le réseau continental d'Air France. Quatre d'entre eux, basés au Bourget, sont apportés par la S.G.T.A. : le n°2/7111 F-AIXL "L'Actif", le n°3/7112 F-AIXM "L'Agressif", le n°25/7145 F-AJFN "L'Amical" et le n°28/71xx F-AJHN, qui serait en fait déjà stocké.

                Ils sont rejoints par l'unique F.190 de la CIDNA, le n°13/71xx F-AIZS, "L'Astucieux"; il est basé à Strasbourg où il passe une visite à 899 heures de vol. Enfin, deux F.190 d'Air Union viennent compléter cette liste : le n°26/7147 F-AJGN, "L'Affable", basé à Tunis qui assure le service sur la ligne Tunis-Bône, en prolongement du service Marseille - Ajaccio - Tunis.et le n°55/7299 F-ALKQ, basé à Cherbourg.


                Le 27 décembre 1933, un huitième F.190 est pris en charge par la compagnie nationale et rejoint le réseau métropolitain. C'est un appareil particulier : le n°57/7354 F-AMFF "L'Adroit" d'Air Orient entièrement peint en orange tango. C'est l'appareil personnel de Noguès qui l'a utilisé au début de 1933 pour un grand voyage en Afrique, à la suite duquel l'appareil est resté basé au Bourget. Apparemment affecté aux VIP, c'est peut-être à son bord que Mermoz effectue en septembre 1933 une liaison, suivie d'un aller retour Toussus – Clermont-Ferrand avec Allègre.


                A leur entrée dans la compagnie, tous ces appareils gardent la livrée de leur compagnie d'origine dont les marques sont effacées tandis que la mention Air France est ajoutée sur la dérive ou le fuselage.

Le F.190 n°13 ex-CIDNA après sa reprise par Air France, mais avant sa transformation pour l'entrainement des équipages en octobre 1934. Sa livrée ne fut pas modifiée à cette occasion.

Restitution de la livrée de transition du F-AJGN après sa reprise par Air France, d'après une maquette d'époque de la collection d'Anthony Lawler.

Année 1934


                En 1934, le nombre de F.190 d'Air France diminue brutalement : 3 d'entre eux quittent définitivement le service de la compagnie :

  • Le n°3 F-AIXM est en mai 1935 retiré du service pour le motif "appareil inutilisable sur les lignes", rayé du registre et stocké. Début 1936, Air France le vend, en compagnie d'un Laté 25, à la Compagnie Nantaise de Navigation Aérienne (C.N.N.Aé), société créée en 1935 à l'instigation de René Marchesseau pour assurer le transport de possons et produits franis et qui a déjà acquis l'année précédente trois Laté 25 d'Air France.

  • Le n°28 F-AJHN est réformé dès le 23 août 1934 pour le motif "long stockage et fatigue générale" et rayé du registre. Le 10 août 1935, il reçoit un nouveau CdN qui consacre sa conversion en F.192 et sa cession à la Propagande Aérienne Française, sise au Bourget.

  • Enfin, Air France et le Matériel Aérien militaire proposent en février 1934 la radiation du registre du n°55 F-ALKQ qui est vendu en novembre 1934 à Rémy Clément.


                 Le n°26 F-AJGN poursuit en 1934 le service régulier de transport de passagers et de fret sur la ligne Tunis - Bône, ex Air Union. C'est probablement cette activité de transport de passagers qui lui vaut l'honneur d'être repeint aux couleurs de la compagnie nationale. Cette situation est cependant provisoire et, cette même année, Air France décide l'arrêt du service sur la ligne "Tunis-Bône". Le F.190 reste peut-être basé à Tunis comme appareil de servitude (?). En décembre 1934, une compagnie privée, les Lignes Aériennes Nord-Africaines (LANA), se crée pour assurer la transversale algérienne avec deux F.190 et un Fokker F.VII sur Alger - Oran, avant de mettre en service des bimoteurs De Havilland Dragon sur la ligne Alger -Tunis.

                Deux autres F.190 voient par contre leur situation se stabiliser au sein de la compagnie nationale, où ils sont affectés à l'entrainement des équipages.


                Le n°2 F-AIXL voit ainsi son CdN renouvelé par Veritas le 22 juin 1934 (n°1216). Pendant sa carrière précédente, il avait été modernisé par la S.G.T.A. : le démarreur à cartouche avait été remplacé par une magnéto de départ ; une cloison pare-feu et un panneau d'évacuation avaient été ajoutés. Surtout, il est équipé d'une TSF, de feux pour vol de nuit et d'une radiogoniométrie, équipement lié à son utilisation régulière sur la liaison postale Paris – Cologne - Berlin. Il est désormais basé à Toulouse-Francazal où, le 19 juin 1934, il passe une grande visite à 351 heures.

                En octobre, piloté par Gonin, il est victime d'un accident au roulage sur le terrain de Lézignan. Les dégâts sont importants et obligent à rapatrier l'avion à Toulouse par la route.

Le F-AJGN en 1934 à Tunis dans la livrée commerciale d'Air France sous laquelle il continue d'assurer pendant quelque temps la liaison Tunis - Bône.

                En octobre de la même année, Air France décide de transformer le n°13 F-AIZS pour l’entrainement P.S.V. des équipages. Cette transformation est assurée par les ateliers de la compagnie qui procèdent au montage d’une génératrice Labinal de 600 W sur le bord d’attaque droit de l’aile, d’un poste récepteur à ondes courtes Telefunken pour l’atterrissage sans visibilité et d’un poste TSF type SFR A5D3. L’APBV de Veritas lui est donné le 1er janvier suivant.

De 1935 à 1939

                

                En 1935, une autre unité disparait des comptes de la compagnie : le 3 avril, le n°25 F-AJFN reçoit un nouveau CdN (n°1417) précédant sa cession pour 13.500 francs et son enregistrement le 26 novembre 1935, à l'aviateur de meetings Robert Poirier.


                En 1936, il ne reste donc plus que 4 F.190 en service sur le réseau continental d'Air France. Mais, après avoir repris brièvement son service sur la ligne Tunis - Bône à la cessation d'activité des Lignes Aériennes Nord-Africaines. , le F-AJGN se voit remplacé par des bimoteurs Caudron Goéland. Au 2° trimestre 1936, il passe une visite spéciale à 711 heures de vol et, le 28 juillet 1937, il est enregistré à l'Aéro-Club des Ailes de Vichy et basé à Rhue.


                Le 23 mars 1936, le n°57 F-AMFF piloté par Favreau, emmène un équipage d’Air France devant effectuer le vol de contre-réception du Potez 62 F-AOTT au terrain de Méaulte. Alors qu’il est stationné sur l’aérodrome, le Farman est heurté par le Potez qui rentre de son vol et endommagé : l’extremité de l'aile gauche et son longeron arrière sont brisés. La réparation sur place dure jusqu’au 20 avril, date à laquelle l'appareil reprend son service. Le 10 février 1937, le même Farman est immobilisé à Prague suite à une panne du moteur, changé ensuite par le personnel de l’escale. Début 1938, l’avion entre en révision générale dans les ateliers d’Air France. Il en sort le 28 février suivant et après un vol d’essai, est remis en service.

                Le 27 mai 1939, ce même avion est de nouveau accidenté sur le terrain de Berck. Rémy qui est en passe d’obtenir le brevet de transport public de passagers, tire le manche un peu trop fort au décollage et met en pylône l’appareil. Les dégâts ne touchent que l’hélice qui est remplacée par une Levasseur Mt 151. Le 25 octobre suivant, visité par le bureau Veritas, il accuse seulement 269 heures de vol.


                Toujours basé à Toulouse, le n°2 F-AIXL y passe une visite à 481 heures de vol le 30 août 1938. Le n°13 F-AIZS basé à Marignane y passe une visite le 22 juin 1938.

La guerre


                En janvier 1940, les trois appareils restants en service sur le réseau continental sont réquisitionnés par l'Armée de l'Air.

                Le n°2 F-AIXL est réquisitionné par la commission mixte n°9 de Toulouse - Francazal et aurait alors été affecté à une escadrille sanitaire. Portant de grandes cocardes sur sa livrée d'origine Farman reconditionnée par Air France, il est récupéré par les Allemands. Stocké en compagnie de divers appareils et épaves dans un hangar à Étampes-Mondésir.

                Le n°13 F-AIZS semble être resté basé à Marseille où il est toujours en activité en 1942, portant sur sa livrée d'origine le "pyjama" jaune et rouge du régime de Vichy.

                Nous n'avons par contre pas de détails sur le sort du n°57 F-AMFF.

Le F-AIXL réquisitionné porte toujours sa livrée transitoire de 1933 : livrée d'origine Farman surchargée des marques Air France auxquelles se sont ajoutées les cocardes. C'est sous cette livrée qu'il sera capturé et stocké un temps sous un hangar d'Etampes-Mondésir, probablement avant sa destruction.

Le F-AIZS en service à Marseille en 1942. L'appareil ne porte pas de bandeaux tricolores sur les ailes.

Réseau du Moyen Orient


                En 1932, s'est créée à Paris la Société des Transports du proche Orient (S.T.P.O.), société de services détenue par les groupes pétroliers pour assurer leurs transports régionaux de personnel et de fret, notamment sur la laison Bagdad - Damas. A ses débuts, la S.T.P.O. n'a pas de flotte en propre mais elle représente l'essentiel du service local des vols à la demande assurés jusque là par un Farman 190 d'Air Orient. Il semble que, dès sa création, elle ait passé un accord avec Air Orient visant à l'affrètement à temps complet d'un F.190 et à temps partiel d'un second. C'est probablement à cette époque qu'Air Union décide le transfert à Air Orient du F.190 n°14, F-AJAI.


                En 1933, Air Orient possède donc au Proche-Orient deux F.190, qui sont transférés à Air France : le n°14/71xx F-AJAI, "L'Arrogant" et le n°56/7296 F-ALIP, "L'Alerte". Tous deux sont aux couleurs d'Air Orient, mais sur toutes les photos que nous en connaissons portent, sous diverses formes, la marque de la S.T.P.O.

                Le n°56 F-ALIP est à partir du 14 février 1933 enregistré, à la S.T.P.O. Probablement affrété en permanence, il ne semble pas avoir été réellement utilisé par Air France. Il disparaît du registre vers 1938, peut-être suite à un accident.

                Le n°14 F-AJAI suit de son côté une carrière saisonnière d'affrètement par la STPO. En mai 1934, il est enregistré à la S.T.P.O. En novembre, il rejoint le réseau méditerranéen d'Air France. Piloté par le capitaine Douchy (chef-pilote de la STPO en 1937), il donne les baptêmes de l'air lors de la fête donnée en novembre 1935 à Damas par la 39° demi-brigade du Levant. En octobre 1935, il est de nouveau enregistré à la S.T.P.O. Au premier trimestre 1937, le F-AJAI passe sa visite à 1105 heures et en octobre est de nouveau enregistré à Air France.

                Apparemment sans perspective nouvelle d'emploi à la S.T.P.O. qui a entretemps créé sa propre flotte, il est alors mis en vente par Air France et acheté par Georges Goumin, officier pilote en service à Rayak. La vente est enregistrée en décembre 1937. Il sera plus tard récupéré par les FAFL et servira quelque temps sur les LAM avec l'immatriculation FL-AUM.


                En 1938, il n'y a plus alors de F.190 d'Air France au Moyen Orient.

Le F-AJAI après sa reprise par Air France porte la livrée d'Air orient sous la marque S.T.P.O. (Société des Transports du Proche Orient)

Le F-ALIP dans une livrée similaire à la précédente et sans doute antérieure, la mention "Transports du Proche-Orient" figurant en toutes lettres. Il sera plus tard repeint, le sigle STPO étant seul utilisé et le nom de baptême disparaissant.

Réseau d'Extrême-Orient


                Les deux F.190 basés à Saigon, le n°33/7157 F-AJJJ et le n°38/7166, F-AJLL "L'Agile", premier appareil de Noguès entièrement peint en orange tango, sont repris en 1933 par le réseau d'Orient d'Air France


                En 1933, le F-AJLL troque son moteur Titan GR 5 Ba contre un GR 5Bc. En avril 1934, il apparait toujours peint en orange avec son gouvernail entièrement blanc.


                Le F-AJJJ qui assure une liaison passager Saigon - Hanoï reçoit par contre la livrée officielle d'Air France, avec un schéma de peinture ressemblant à celui des Fokker F.VII. Le 20 décembre 1934, son Titan 5 Ba est remplacé par un Titan 5 Bc et l’hélice Chauvière par une Levasseur série 328. Il ne restera cependant pas longtemps en service dans la compagnie : le 16 novembre 1935, Air France le retire du service comme "inutilisable" et demande sa radiation du registre F. En janvier 1937, l'appareil est vendu en "cellule nue" (sans son moteur) à Jacques Caillard, membre de l'aéro-club de Cochinchine. Remis en état et converti en F.192, l'avion est réimmatriculé le 6 juin suivant.


                Le F-AJLL restera un peu plus longtemps dans la compagnie. Son CdN est renouvelé le 28 avril 1938 et il passe sa visite le 11 août 1938 à Saigon, mais le 3 août 1939, il est vendu à l'Aéro-Club d'Annam à Hué.

                Réquisitionné, il finira sa carrière dans un accident lors d'une liaison militaire en 1944.

Sur la photo le montrant dans l'ombre du hangar de Saigon en 1934, la livrée Air France du F-AJJJ est néanmoins suffisamment visible pour apparaître différente de celle du F-AJGN, et similaire à celle des Fokker F.VII d'Air Orient [d'après Cony & Ledet, L'aviation française en Indochine].

Si en 1934 le F-AJLL d'Air France porte toujours sa livrée orange tango, gouvernail et extremités d'ailes sont peints en blanc pour améliorer sa visibilité. Les marquages d'Air France probablement présents ne sont malheureusement pas visibles sur les photos [d'après  Cony & Ledet, L'aviation française en Indochine].

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