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Hubert Fauntleroy Julian (1897 - 1983)

"The Black Eagle of Harlem"       


                Infatigable, menant une vie particulièrement active, Hubert Julian, partisan du panafricanisme, est une figure célèbre dans la communauté noire afro-américaine. Beau parleur, vantard, aimant le luxe et les femmes, doué pour l'autopromotion, il est à l'origine de la plupart des écrits qui le concernent qu'il s'agisse des articles de presse ou de ses deux biographies :

  

  • "Black Eagle, Colonel Hubert Julian as told by John Bullock", The Adventurer's Club, 1964 ;

  • " The Black Eagle", par John Peer Nugent, Stein & Day, 1971.


                La première est souvent aménagée par Julian lui-même, reflétant ses rancoeurs ou ses soucis de justification. Selon un commentaire du site www.airspacemag.com, Julian n'aurait pas approuvé la seconde, largement romancée.


                Cette page s'attarde plus particulièrement sur les deux épisodes éthiopiens de la vie de Julian, en 1930 et 1935, périodes pour lesquelles le contexte aéronautique local a été très déformé.

                

Naissance d'une célébrité


                Hubert Fauntleroy Julian nait dans une riche famille des Antilles à Port of Spain, Trinidad, le 20 septembre 1897. Il y passe une jeunesse sans problème, marquée par l'image du premier vol à Grand Savannah qui s'achève par un crash et la mort du pilote. En 1912, ses parents, Henry et Silvira Julian l'envoient faire ses études en Grande Bretagne ; il visite alors l'Europe, notamment la France et l'Italie, mais son séjour est interrompu par la guerre et, en 1914, son père l'envoie dans une école privée à Montréal. C'est dans cette ville, sur le terrain de Saint hubert, qu'il aurait reçu son baptême de l'air en 1916. En novembre 1919, après une courte formation, il aurait effectué son premier vol en solo, sans passer pour autant son brevet.

                Son premier acte aéronautique est la mise au point d'un système de sécurité : un parachute pour avion. Pour le vendre aux Etats-Unis, il quitte Montréal pour Washington le 7 mars 1921 et dépose son brevet le 21 mars avant de passer quelques jours à New York. Il y fréquente l'importante communauté antillaise, et fait la connaissance de Marcus Gravey, président de l'UNIA (Universal Negro Improvement Association). Son brevet dûment enregistré, il rentre à Montréal qu'il trouve terne après New York. S'appuyant sur le chèque conséquent résultant d'une vente de son brevet à une firme canadienne, il convainc son père de le laisser s'installer à New York.

                Installé aux Etats-Unis, c'est dans le parachutisme qu'il acquiert la célébrité. Le 3 septembre 1922, a lieu à Curtiss Field un grand meeting organisé par la communauté noire en l'honneur du 15° Régiment d'Infanterie de la New York National Guard, régiment composé de noirs. Julian y devient le premier parachutiste afro-américain en effectuant avec succès un saut à 1500 ft.

                                Cette prestation lui apparait néanmoins d'une portée limitée et il décide de se faire vraiment remarquer en réalisant un saut sur Harlem. Il effectue ce saut le 29 avril 1923 en habit rouge, se posant sur le toit d'un bureau de poste. Interdit de vol sur New York pour 6 mois, il récidive le 23 novembre dès la fin de sa peine depuis un appareil piloté par Clarence Chamberlin, sautant à 4000 ft et se posant cette fois sur le poste de police de la 123th Street. Il atteint le succès lorsqu'un journaliste lui donne le surnom, qui marquera sa vie : "The Black Eagle of Harlem".

                Dans les mois qui suivent, il effectue régulièrement des sauts en parachute, dans des tenues bigarrées, jouant parfois un morceau au saxophone durant la descente ; ces activités lui procurent un revenu très satisfaisant, d'autant plus nécessaire qu'il apprécie les beaux vêtements et les grands restaurants où, malgré le racisme ambiant, il est favorisé par son souci d'élégance et son accent britanniques.


                En 1924, Julian décide de se faire un nom dans l'aviation. Il affirme pouvoir être le premier noir à réaliser un vol transatlantique. Son projet, plus inconscient qu'ambitieux, consiste à partir pour Miami en suivant la côte ouest, puis rejoindre le Venezuela par les Caraïbes et les Antilles et le Brésil avant de traverser l'Atlantique en s'aidant des îles, puis le Liberia, première république africaine indépendante, enfin de remonter le long des côtes africaines puis européennes vers la Grande-Bretagne, l'Islande, avant de revenir vers le Canada et New-York, le tout en 30 jours.

                Il retient comme appareil un Boeing Model C, surplus de la Navy vendu 8000$ par Chamberlin-Rowe Aircraft Co, pour lequel il verse des arrhes. Pour boucler son financement, il décide de lever des fonds auprès de la communauté noire en vendant des parts de l'appareil à travers un fonds dénommé Julian Fund. Cette démarche est rapidement suspectée d'escroquerie. En outre, la levée de fonds par l'intermédiaire de la Poste (USPS) est règlementée. Le 17 mai, le Pittsburgh Courier publie les résultats d'une enquête de l'agence Boulin Detectives concluant, en s'appuyant notamment sur des déclarations de Chamberlin, qu'il n'a pas les qualités de pilote requises et qu'il s'agit donc d'une supercherie. Julian argue alors - faussement - être lieutenant de l'armée canadienne où il aurait appris à piloter pendant la guerre. Il pose en uniforme canadien sur une photo, maquette d'avion en mains, affirme avoir servi en Europe... Les plaintes déposées provoquent une enquête du FBI et de l'USPS après son échec, reconnaîtront du moins une certaine bonne foi pour ce qui concerne l'utilisation des fonds levés.


                Le 16 juin, après avoir été vérifié par Clarence Chamberin, l'appareil est livré en caisses, puis remonté sur un terrain loué dans Harlem, au carrefour des 139th Street et 7th Avenue. Il est ensuite amené sur les berges et mis à l'eau dans l'Hudson River. Julian annonce qu'il réalisera un vol d'essai préalablement à son départ, mais ce vol n'aura pas lieu.


                Le 4 juillet, l'hydravion est baptisé Ethiopia 1, nom du seul royaume africain indépendant. Portant diverses publicités, l'appareil peint en gris a sa dérive décorée aux couleurs rouge, noire et verte de l'UNIA. Après avoir été retardé de plusieurs heures par divers avatars, Julian, vêtu d'un uniforme d'officier canadien qu'il n'a jamais été (photo) lance le moteur. Quelques minutes après son décollage, à 200 ft d'altitude, il perd le contrôle de l'appareil et plonge dans la baie.

                "After flying three minutes, and in fullview of the more than 10.000 people who cheered the start of the plant, he fell into Flushing Bay, was rescued by a police boat and sent to a hospital badly hurt." [The Pitsburgh Courier]. La cause est incertaine : déséquilibre de l'appareil par un flotteur endommagé chargé d'eau [Julian à Bullock], perte d'un flotteur [Julian à la presse en 1924, Nugent], amerrissage volontaire mal contrôlé [presse convaincue d'une escroquerie]. La perte du flotteur ne semble pas avoir été observée et on ne peut éviter d'évoquer la faute de pilotage : Julian n'a alors aucune expérience sérieuse du vol.

Le Boeing "Ethiopia 1" de Julian lors de sa mise à l'eau en juillet 1924. 

                Sorti de l'eau avec une jambe et plusieurs côtes brisées, Julian fait un séjour d'un mois à l'hôpital d'Atlantic City ; il y retrouve une amie d'enfance dont la famille s'est installée à New York, Essie Gittens, qu'il épousera en 1927 et dont il aura une fille.


                Cet avatar ne ralentit pas Julian qui, en 1926, il envisage de nouveau un vol vers le Liberia. Il rachète une cellule sans moteur qu'il expose en plein air sur le terrain qu'il a loué à Harlem, mais les financements ne viennent pas. Laissée une nuit sans surveillance, la cellule de l'appareil est vandalisée.

                En 1928, influencé par les succès de Lindbergh et de son ami Chamberlin, il évoque de nouveau une traversée transatlantique, cette fois sous forme d'un aller-retour à Paris avec un Bellanca similaire à celui de Chamberlin et Levine. Début mars, il signe un contrat avec Bellanca, pour un appareil de 25.000$ dont il verse 2500$ à la signature, s'engageant à verser 7500 $ à 60 jours et le reste à la livraison de l'appareil. Bellanca décide de prendre lui-même à son compte 3000$, ramenant donc le prix à 22.000$.  Il trouve un soutien en la personne du Sénateur Aaron Spencer Feld, du 20° district. Au bout de 3 mois, le projet est abandonné.

                Jusqu'à la fin de 1929, Julian continue à effectuer des sauts en parachute. Il vole un peu avec des appareils de location et a quelques accidents sans conséquence grave si ce n'est la perte de l'acuité de l'oeil droit : dans un souci de publicité, il choisira de porter en permanence un monocle.

Avril 1930, une invitation en Ethiopie


                Le 2 avril 1930, l'impératrice d'Ethiopie Zaoditou décède. Le Négus Tafari, appelé à lui succéder, fixe aussitôt la date de son couronnement Empereur au 2 novembre. Dès le 19 avril, Hubert Julian reçoit dans son appartement de New-York la visite d'un homme qui se présente comme Malaku Bayen, cousin du Ras Tafari qui l'a chargé d'étudier la médecine aux Etats-Unis pour en dffuser la pratique en Ethiopie. Comme Julian, il est proche de la cause panafricaine ; il est en outre convaincu de la nécessité d'amener des experts noirs pour aider au développement de son pays. C'est pourquoi il propose au "Black Eagle" de rejoindre l'Ethiopie pour effectuer une présentation lors des fêtes du couronnement, ce qui pourrait en outre lui permettre de participer au développement de l'aviation nationale. Julian accepte sa proposition pour un salaire de 1000$ par mois, tous frais payés.

                Le 25 avril 1930, Julian s'embarque sur le s/s Europa avec Malaku Bayen. Le 1°mai, les deux hommes arrivent à Paris pour régler les questions pratiques avec l'ambassade, notamment les problèmes de transport. Ils embarquent le 9 mai à Marseille sur le s/s Explorateur Grandidier des Messageries Maritimes. Arrivés le 21 mai à Djibouti, ils prennent immédiatement le chemin de fer franco éthiopien (CFE) et, le 23 mai au soir, Julian descend du train à la gare d'Addis-Abeba. A son arrivée, il est logé à l'Hôtel de France.


                Le 1° juin, il est reçu en audience par le Négus. Par le biais du traducteur officiel, ils auraient échangé sur l'aviation et son avenir, évoquent les vols transatlantiques. L'empereur félicite Julian pour sa tentative sur Ethiopia 1, sujet quelque peu gênant vu sa conclusion. Le Négus lui aurait proposé d'être son pilote personnel et en parallèle d'assister les pilotes français pour la formation des pilotes éthiopiens [Julian à Bullock, p.85]. Pour terminer, le Négus lui demande d'effectuer une démonstration de saut en parachute dans les jours qui suivent.

Hubert Julian et André Maillet à Addis-Abeba en juin 1930, photo sans doute prise le 4 juin après le saut en parachute effectué par Julian depuis le Potez 25 de Maillet.

                Dans sa biographie, Julian ne s'attribue pas alors un rôle de chef de l'aviation éthiopienne (qui reste implicitement confié à Maillet). Cette notion imaginée et développée sans nuance dans d'autres biographies n'apparaitra en fait dans la presse qu'après son expulsion.

                Maillet est alors perçu par Julian comme un pilote âgé. En fait, il est son ainé d'un an seulement. Logiquement, Maillet a dû vouloir tester ses compétences, mais vantard sans expérience, Julian ne pouvait faire illusion à un chef-pilote expérimenté. Si Julian critque les avions existants, il n'est jamais question d'un vol de prise en main de ces appareils qu'il ne connait pas. Les récits figurant dans ses biographies sont à cet égard incohérents et incompatibles avec la situation de l'aviation éthiopienne (vol sur d'inexistants Junkers W.33 [Nugent], vol de groupe à 5 appareils [Bullock]).

                Maillet n'a pu qu'interdire Julian de vol et l'animosité de ce dernier à l'égard des pilotes français, qui se répand sous diverses formes (accusations d'empoisonnement, de sabotage, de refus de dialogue, etc) à travers ses récits, s'explique aisément. Julian a sans aucun doute participé à la cabale contre Maillet qui se nourrit des erreurs politiques de ce dernier et aboutit à la résiliation prématurée de son contrat le 9 juillet.

                Le 4 juin, le meeting a lieu sur le terrain de Jan Meda. Devant le Négus et un parterre d'invités éthiopiens et étrangers, Julian et le mécanicien arménien Jacob Sarafian sautent en parachute depuis des Potez 25 pilotés par Maillet et Corriger. Julian conclut sa démonstration par un atterrissage au pied de la tribune officielle. C'est le succès. Le Négus lui décerne l'ordre de Ménélik et lui remet une récompense financière ; les chefs présents ne sont pas en reste pour lui offrir également des cadeaux.

                Julian accepte alors d'abandonner son passeport britannique pour prendre la nationalité éthiopienne. Son salaire est porté à 1250$ par mois et il est logé dans une grande maison sur les pentes du mont Entoto, doté de 6 serviteurs et d'une Fiat avec chauffeur. Il s'intègre à la société d'Addis-Abeba. Il se fait immédiatement tailler un splendide uniforme : jodhpurs blancs, veste bleu sombre, casque colonial, hautes bottes de cuir, avec une longue aiguillette et un ensemble d'épaulettes. Accompagné d'un serviteur, il parcourt la ville un fouet à la main, s'en servant parfois. Il se fait des relations dans la société de la capitale, mais sa vantardise, sa morgue et son goût pour colporter rumeurs et ragots ne lui font pas une bonne réputation.

                Début juillet, Julian repart aux Etats-Unis. Le 30, il arrive à New-York sur le s/s Ile de France. Aux journalistes qui l'accueillent, il se présente comme "Hubert Fauntleroy Julian, Chief of Abyssinia's Air Force". Il leur expose les motifs de son retour : faire venir des experts noirs en Ethiopie et acquérir un avion qui lui permettrait de réaliser un vol direct d'Addis-Abeba à New-York en fin d'année, après les fêtes du couronnement. Le lendemain, en lisant les articles des journaux, au mieux sceptiques, souvent caustiques, il enrage et organise une conférence de presse tandis que le consul d'Ethiopie téléphone aux journaux ; quelques correctifs sont publiés et les choses se tassent.

                 Julian fait alors plusieurs conférences dans la communauté noire pour recruter des volontaires mais les résultats en sont décevants : personne ne se présente. Considérant avoir rang d'ambassadeur, il se rend à Washington pour êtrre reçu par les ministres concernés, mais ne parvient à rencontrer que quelques fonctionnaires. Il poursuit ses conférences dans la chaleur du mois d'août newyorkais qui vide les salles surchauffées. Ce ne sont pas ses seules problèmes : bien que tous leurs frais soient couverts, son épouse refuse de le suivre. La rumeur court qu'il cherche encore à lever des fonds pour acheter des armes et des avions. Malaku Bayen rappelle par voie de presse qu'il est le seul représentant éthiopien habilité par le Négus à traiter de tels sujets.

                C'est avec un sentiment d'échec qu' il quitte New-York le 1° septembre, sur le s/s Europa. La veille, il a encore envoyé à la presse un télégramme pour nier avoir sollicité quelque financement que ce soit pour l'achat d'avions.

                 A la mi-septembre, Julian retrouve l'Ethiopie, sans apporter ni personnel, ni avion. En son absence, les premiers pilotes éthiopiens, formés par Gaston Vedel, ont passé avec succès les épreuves de leur brevet de pilote à Djidjiga. Le 25 septembre, l'école de Djidjiga ferme et les élèves, leur moniteur et le DH Moth reviennent à Addis-Abeba par le train. Une présentation est prévue le 15 octobre sur le terrain de Jan Meda, le Négus voulant à cette occasion montrer à son peuple et aux légations étrangères la valeur des nouveaux pilotes éthiopiens. Pendant la quinzaine de jours qui s'écoulent, les deux élèves brevetés s'habituent aux caractèristiques du terrain de Jan Meda.


                Le 15 octobre, jour de la présentaio officielle des premiers pilotes éthiopiens, Julian est présent sur le terrain de Jan Meda. Après que les deux nouveaux brevetés aient effectué une splendide démonstration de vol sur le Moth, Julian, piqué au vif par une remarque du conseiller militaire américain sur ses compétences de pilote, emprunte l'appareil. Après plusieurs bonds désordonnés, il monte à 100 ft avant de s'écraser dans les eucalyptus en bout de piste. S'il s'en sort sans blessure sérieuse, le seul avion école de l'aviation éthiopienne est pratiquement détruit . Ce faisant, Julian a désobéi au Négus, non comme il le dira plus tard parce que le Moth était interdit de vol (ce qui n'a aucun sens), mais plus probablement parce que lui-même l'était.


                Cet accident gâche la fête ; la désobéissance de Julian et son accident devant les invités étrangers sont pris comme un affront personnel par le Négus. Du fait de son statut de citoyen éthiopien, Julian est menacé d'être emprisonné, voire pire, la justice locale étant volontiers expéditive. Néanmoins, le Négus ne voulant pas de complications se contente de l'expulser vers les Etats-Unis "qui ont plus d'avions à détruire que l'Ethiopie". A sa demande, le consul américain délivre un visa à Julian qui repart dès la fin du mois d'octobre, s'arrêtant à Paris, puis à Londres, avant de rentrer en janvier à New York sur l'Ile de France. Il se présente alors sans vergogne comme "ancien ministre de l'Air éthiopien" ou "ancien commandant  en chef de l'armée de l'air éthiopienne", brodant des anecdotes autour de ses exploits supposés et d'accusations de sabotage de son appareil.

En janvier 1931, après son expulsion d'Ethiopie, Hubert Julian qui a renouvelé sa garde-robe à Londres revient à New-York sur le s/s Ile de France [www.gahetna.nl]

Enfin breveté pilote


                Julian n'est pas encore rentré qu'il évoque déjà une traversée de l'Atlantique de l'Amérique au Libéria. Il obtient son brevet de pilote privé le 30 juillet 1931. Dès le 31 juillet, il renouvelle son annonce d'un projet de tour des Etats-Unis destiné à prouver les qualités de pilote des noirs américains, mais il n'y donnera pas suite. Il a à coeur de prouver d'abord ses capacités de pilote, passe son brevet et le fait aussitôt savoir : le 13 octobre 1931, il invite une admiratrice et un journaliste du Pittsburgh Courier à voler comme passagers sur le Cessna DC-6B NC628K, qu'il pilote néanmoins sous le contrôle du Lieutenant Trunk, chef pilote du North Beach Airport (ex Curtiss). Il vole ensuite devant le journaliste en solo sur le Fledging NC251H.

                William Powell, un des premiers noirs américains à avoir passé son brevet de pilote civil aux Etats-Unis, prépare alors un show, the "Colored Air Circus".  Il a constitué une équipe entièrement constituée d'aviateurs et aviatrices noirs, dénommée The Five Blackbirds. Faisant confiance à la faconde du personnage, il fait de Julian l'attraction principale de son show qui se déroule à Los Angeles le 6 décembre 1931 devant 40.000 personnes. La première attraction prévue est un saut en parachute de Julian qui, partant de 6000 ft, doit ouvrir successivement trois parachutes ; il se contente en fait d'un saut classique. La démonstration en vol qu'il effectue ensuite est minimale : il se pose rapidement après quelques figures simples, demandant un verre d'eau, "étant donné la difficulté de faire un aussi dur vol aussitôt après un saut en parachute". La démonstration collective des autres pilotes, regroupés au préalable sur un terrain voisin - à l'exception de Julian qui dira s'être égaré et ne les rejoint pas... - sauve le show. [7]

                En 1933, Julian prend des leçons de pilotage chez Air Service Inc. (Bellanca), avant d'acquérir un appareil, en l'occurence le Bellanca 782W. Initialement adapté comme un J2 spécial, cet appareil a été utilisé en mai 1931 par Frederick Brossy et Walter E. Lees pour effectuer un vol d'endurance de 84 heures et 33 minutes. Retourné chez le constructeur, remis au standard, le Bellanca 782W conserve la mention de ce vol de record sur son capot (certains attribueront donc à Julian cette performance). Julian le baptise Abysssinia, Emperor Hail Salassi 1 King of Kings. Par manque de fonds, Julian n'acquerra finalement pas l'appareil.

Hubert Fauntleroy Julian posant dans un appareil vers 1933. [Coll. Michel Barrière]

Julian et son DH.60 de location au Bourget en septembre 1934.

                En 1934, il annonce un nouveau projet de vol transatlantique en solitaire de New-York à l'Ethiopie, projet qui, comme les autres, n'aura pas de suite. Il se rend alors en Grande-Bretagne, s'installant au Savoy où il passe plusieurs semaines. Il y obtient semble-t-il sa licence de pilote international. Il loue régulièrement le DH.60G III Moth Major G-ACNS chez Air Hire Ltd, Heston. Il se pose le 15 septembre au Bourget, avec cet appareil baptisé Abyssinia et portant la mention Haile Sallissi 1er Emperor / Ethiopia. Il rend alors visite à l'ambassade d'Ethiopie où il a gardé des contacts, suivant probablement l'évolution de plus en plus critique de la situation locale.

Avril 1935 : retour en Ethiopie


                Le 23 février 1935, après l'incident de Wal-Wal, Julian quitte New-York à bord du liner s/s Europa pour venir aider "son ami l'Empereur". Contrairement à son habitude, il parle peu. Il est néanmoins question qu'il soit rejoint par des aviateurs et des avions et certains journaux brodent sur le fait qu'un DC2 présent dans les cales du liner et destiné aux Pays-Bas pourrait en fait lui être destiné. Après un séjour en Grande Bretagne, il se rend à Paris pour traiter ses formalités administratives à l'ambassade éthiopienne, mais ne peut obtenir son autorisation de retour. A la mi-mars, décidant de s'en passer, il embarque à Marseille sur le s/s Maréchal Joffre. Le 6 avril, il débarque à Djibouti.

                Le 12 avril à Addis-Abeba, Julian descend du train de Djibouti monocle à l'oeil, accompagné de deux serviteurs chargés de bagages contenant, outre ses tenues (qu'il aime changer deux ou trois fois par jour) un lot de photographies d'appareils américains auxquels qu'il espère intéresser l'Ethiopie. Il dit toujours être venu comme aviateur mais l'atmosphère de la capitale a changé depuis 1930 : "l'aviation éthiopienne est dirigée par des experts étrangers compétents" répond aux journalistes un officiel (Tedessa Mechecha, semble-t-il) questionné sur le rôle futur de Julian. L'Empereur refuse de le recevoir. Le dimanche 14 avril, Haile Selassie se rend en voiture à la cathédrale Saint Georges, accompagné ce jour-là du journaliste de l'Associated Press Stanislas Farago. Sur son trajet, les suppliants se pressent comme à l'habitude, chacun criant son cas au passage de l'Empereur. Un peu à l'écart, se trouve le "colonel" Hubert Julian, dans un splendide costume bleu-nuit, chapeau melon sur la tête et monocle à l'oeil. "S'il ne supplie pas, il le pense dans sa tête" commente Farago. L'Empereur détourne ostensiblement son regard.

Mars 1932 : arrivée de Julian à Southampton [Coll. Michel Barrière]

                Du 10 mai au 8 juin, l'Empereur et sa famille quittent Addis-Abeba pour séjourner dans l'Ogaden.  Resté dans la capitale, sans ressources avérées, Julian cherche des opportunités pour gagner de l'argent. Il fait des offres de service aux entreprises locales, sans aucun succès.

                Ce n'est que début juillet qu'il reçoit enfin une proposition d'emploi dans l'armée éthiopienne, qu'il accepte bien qu'elle ne corresponde pas à ses attentes aéronautiques. Le 13 juillet, reprenant sa citoyenneté éthiopienne, il signe un engagement pour assurer l'entrainement de recrues destinées à servir dans l'infanterie. Il s'agit en l'occurence d'employés des services publics de la capitale.

                Dès lors, bien que son salaire mensuel ait été réduit par rapport au pont d'or de 1930 (il ne serait plus que de 100$), il retrouve quelque peu son rang, se fait tailler de nouveaux uniformes, d'infanterie cette fois. Ceci étant, bien que ses relations lui conseillent plus de discrétion, il parle toujours trop et se vante sans retenue.

                Le 1° août, il apparaît dans la capitale en uniforme kaki à col rouge d'inspiration britannique, avec baudrier Sam Browne, portant les 4 galons de colonel de l'armée canadienne. Mais les rumeurs qui commencent à courir dans les journaux américains sur son retour en grâce dans l'aviation éthiopienne vont s'arrêter brutalement.         

Julian dirigeant l'entrainement des recrues près d'Addis-Abeba en juillet 1935.

[Coll Michel Barrière]

                Courant mai, John C. Robinson, un aviateur noir de Chicago, qui a proposé ses services à l'Empereur par l'intermédiaire de Malaku Bayen est arrivé discrètement dans la capitale; reconnu comme un excellent pilote, il a été immédiatement accepté dans l'aviation éthiopienne et vole régulièrement. A partir de la fin de juillet, des articles évoquant sa désignation à la tête de l'aviation éthiopienne "à la place de Julian" apparaissent dans la presse américaine.

                Les deux hommes ne se sont jamais rencontrés lorsque le 8 août, au bar de l'Hôtel de France où loge Robinson, des reporters présentent à Julian certains de ces articles, laissant entendre que Robinson lui-même en serait à l'origine. Lorsque l'intéressé apparait dans la salle, Julian lui jette les articles à la figure et une bagarre s'ensuit. Les journalitses s'interposent, la police intervient. Julian est jugé responsable de l'incident.

                Echappant de peu au châtiment qu'il pourrait recevoir en tant que citoyen éthiopien, il est immédiatement dégradé et l'Empereur lui retire ses décorations. Le 12 août, il est réhabilité, mais éloigné d'Addis-Abeba et de l'aviation : l'Empereur le nomme gouverneur militaire d'Ambo, à 200 km d'Addis-Abeba. Muni de trois uniformes, d'un revolver, d'un sabre, monté sur une superbe jument blanche, il part le 15 septembre avec une suite de serviteurs et de gardes du corps pour entrainer 5000 recrues de l'infanterie. Ceci n'entame pas sa célébrité aux Etats-Unis où un Colonel Hubert Julian Club a été créé à Harlem.

Trench coat et casque colonial, Julian dans les rues d'Addis-Abeba en septembre, pendant la saison des pluies.

Julian, ses gardes du corps et ses serviteurs en route pour Ambo en septembre 1935.

La fin du rêve éthiopien de Julian


                Le 3 octobre, l'armée italienne passe la frontière nord et prend la ville sainte d'Axoum. L'Empereur rassemble ses troupes; Le 9 octobre, Julian revient à Addis-Abeba, monté sur sa jument blanche et accompagné de sa suite, après 31 h de route. Apprenant la prise d'Axoum, il se dit prêt à aller reprendre la ville, affirmant que chaque homme qu'il a entrainé "vaut à lui seul six italiens".

                L'Empereur rassemble alors à Harrar les troupes destinées au front sud sous le commandement du Ras Nasibu, mais Julian ne les suit pas et séjourne le mois suivant dans la capitale. Il y fréquente les journalistes et cinéastes, sevrés de nouvelles par le Négus ; pour trouver des informations, vraies ou fausses d'ailleurs, ils payent les service d'"espions personnels" et Julian aurait ainsi été rétribué par des journalistes, comme l'australien Noël Monks. Julian est alors accusé d'avoir rempli sa bourse en facturant deux fois des fournitures au gouvernement ; il se défend en arguant n'avoir touché aucun salaire ; une enquête du contrôle financier conclut à ce qu'il a bénéficié d'un trop-perçu de l'administration. Julian se vante également d'être sur le point d'épouser une princesse royale, répondant "Vous verrez bien" aux journalistes qui lui citent le nom de la princesse Tsehai, fille de l'empereur.


                Le 13 novembre, Julian est convoqué au palais et s'y rend, pensant rencontrer l'empereur pour discuter son contrat. A son arrivée, il n'est pas reçu par l'Empereur, mais on lui remet une lettre de l'empereur ; il y serait question d'accusations de la presse italienne mentionnant une menace d'assassinat de l'Empereur. Quoi qu'il en soit, à la lecture de ce document, il est agité, gesticule en parcourant la chambre du conseil avant de tomber passagèrement en syncope.

 

                La rupture est consommée. Le 17 novembre, Julian rassemble ses affaires et prend le train pour Djibouti sans argent en poche après une dernière algarade avec la douane éthiopienne. Le 19, ayant reçu un peu d'argent câblé par son épouse, il embarque pour Marseille sur le s/s Compiègne. Il y arrive le 28 novembre et, après avoir donné quelques inteviews à la presse française, part séjourner à Londres. Début janvier 1936, il rentre aux Etats-Unis sur le s/s Aquitania. Il a alors en poche une somme de 60.000$ d'une origine indéterminée qu'il aurait récupérée à Port Saïd et a complété sa garde-robe à Londres. N'ayant que son passeport éthiopien sans visa à jour, il est considéré par l'immigration comme étant en situation irrégulière et interné quelque temps sur Ellis Island avant de pouvoir se réinstaller à Harlem. Sollicité par de nombreux journalistes dès son retour, il multiplie les déclarations contradictoires, les justifications et les vantardises. Assurant d'abord avoir conservé l'amitié et la confiance de l'empereur, il multiplie eensuite les critiques acerbes contre l'Ethiopie. L'importante garde-robe de 5000$ qu'il a ramenée avec lui (100 chemises sur mesure, 100 cravates, 12 costumes, 2 smokings, 20 chapeaux, un manteau de castor et une canne à poignée d'ivoire) et complaisamment commentée dans la presse.


                Des rumeurs se développent alors laissant entendre que, lors de son passage à Londres, il a accepté de servir les intérêts italiens, en fournissant au consul italien une déclaration personnelle moyennant un paiement de £250 (1250$) et la réservation d'une suite sur l'Aquitania pour son retour aux US. Il auarit effectivement fourni un texte plein d'aigreur à un tel point que les Italiens ne purent pas l'utiliser tel quel. Dans ses mémoires, il tente de se justifier en présentant sa démarche comme une approche destinée à assassiner Mussollini ...

                En février, il est néanmoins l'un des deux personnages les plus haïs par les partisans de l'Ethiopie, avec le Ras Haile Selassie Gugsa, gouverneur du Tigré, passé aux Italiens dès les premiers jours du conflit [9]. En juin, après de nombreuses déclarations critiques pour l'Ethiopie, il s’aliéne définitivement une grande partie de la communauté noire en se rendant en Italie, prenant la nationalité italienne "en remplacement de sa nationalité éthiopienne" et se présentant comme "Colonel Huberto Fauntleroyana Juliano".

Dernières aventures militaires


                Les années suivantes, il effectue quelques voyages en Europe, se lance dans les affaires, participe à la production de deux films du réalisateur et producteur noir Oscar Micheaux :  "Lying Lips" (1939) et "The Notorious Elinor Lee" (1940). Il est question qu'il rejoigne l'aviation chinoise pour lutter contre le Japon, mais lors de son passage en France, il se casse le bras dans un accident malencontreux, sa chaise cédant sous lui dans sa chambre d'hôtel, et il renonce à son projet.

                En décembre 1939, lorsque la Russie entre en guerre en Finlande, il voit une nouvelle occasion de participer. Le 14 mars 1940, il s'embarque pour la Finlande. Arrivé en avril à Helsinki, son aura de "colonel" éthiopien lui permet d'être nommé capitaine. Il effectue alors un vol sur Morane 406, suffisamment concluant pour que les Finlandais décident de l'inutilité de son aide : il aura fait brièvement partie de l'aviation finlandaise, Aviation Regiment 2, du 16 au 20 avril [Nugent] ! Il rentre aux USA le 2 juillet, s'étant plus fait connaître en Finlande par son goût pour la publicité et les femmes que pour ses qualités de pilote.

                Après l'entrée en guerre des Etats-Unis, Julian est volontaire pour rejoindre les Tuskegee Airmen. Il y laisse le souvenir d'une personnalité portant un uniforme original de colonel, mais n'est pas admis dans l'aviation. Il est finalement engagé par Ford, avec lequel il entretient depuis longtemps des relations cordiales et qui l'emploie à la direction de son site de Yellow Run.

Homme d'affaire et vendeur d'armes


                En 1946, Julian crée les Black Eagle Airlines, Ltd, société qui effectue des transport internationaux avec un DC.3 et un C.54 acquis par une société financière, les Black Eagle Associates. En 1948, il vend les deux appareils, ferme les Black Eagle Airlines mais conserve les Black Eagle Associates, Ltd. qui sont plus tard enregistrées comme un vendeur d'armes.

                Il obtient sa première grosse affaire du gouvernement guatémaltèque, de tendance communiste. L'évolution de la politique américaine met rapidement Julian en porte-à-faux. En 1954, son passeport est saisi au retour d'un voyage en Europe et il est accusé de vendre des armes aux communistes. Un mois plus tard, il arrive à s'expliquer, les charges sont annulées et son passeport lui est rendu.

                Les années suivantes, il continue ses affaires dans diverses régions du monde, sa réputation le précédant parfois : pour les autorités française, par exemple, sa venue en France pendant la Guerre d'Algérie ne saurait être désintéressée. En 1961, à Genève, il fait la connaissance de Moïse Tshombe et se trouve impliqué dans les événements du Congo. Après une première visite en novembre, il établit avec lui des relations étroites et amicales. Le 19 avril 1962, à son arrivée à Elisabethville, il est arrêté comme mercenaire et accusé par les Nations Unies de contrebande d'armes. Il est détenu quatre mois par l'ONU, avant d'être relaché le 24 août 1962. Admirateur de Duvallier, il fait par la suite quelques affaires en Haiti,mais ralentit progressivement ses activités et finit par se retirer dans le Bronx. Au cours de toutes ces années, Julian a conservé un regard sur l'Ethiopie et Haile Selassie. En 1974, apprenant son emprisonnement, il offre 1,45 million de dollars au gouvernement éthiopien pour sa libération.


                Son épouse Essie meurt in 1975. Julian se remarie avec Doreen Thompson, dont il aura un fils, Mark. Hubert Fauntleroy Julian décéde discrètement à New York, au Veterans’ Hospital du Bronx, le 19 février 1983.

Quelques sources :


[1] Black Eagle, Colonel Hubert Julian as told to John Bullock, The Adventurer's Club, 1964

[2] Airplane safety appliance, brevet US n°1379264 enregistré le 24 mai 1921

[3] "Julian denies asking for funds to purchase planes for Abyssinia", The Pittsburgh Courier, 30 août 1930

[4] "Hubert Julian answers criticism of J.A. Rogers", The Pittsburgh Courier, 10 janvier 1931

[5] "Flies fifty miles with Julian", The Pittsburgh Courier, 17 octobre1931

[6] Photo du Fledging NC 251H sur Dan Shumaker's Aviation Web Page

[7] Blackbirds and the Colored Air Circus of 1931 sur www.Airfactsjournal.com 

[8] "Julian 'sold out' for $1.250, alleged", The Pittsburgh Courier, 11 janvier 1936

[9] "Ethiopia glad to be rid of Julian" pa J.A. Rogers, The Pittsburgh Courier, 21 mars 1936

[10] "Black Eagle slaps foe, narrowly escapes knife", The Milwaukee Journal, 8 août 1935

[11] The Black Eagle par John Peer Nugent, Stein & Day, 1971

[12] Plus généralement, nombreux titres de la presse américaine (afro-américaine notamment) des années 1920 à 1940.

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