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- Les Avions du Négus -

Le Junkers W33c

Certaines sources indiqueraient l'arrivée en douane à Djibouti de 2 Junkers W.33c à l'été 1929. Cependant, un seul exemplaire est avéré comme ayant volé en Ethiopie. Détruit en décembre 1929, il sera reconstruit en 1933 et volera jusqu'en 1936, permettant à l'équipe allemande de fuir au Soudan à la chute d'Addis Abeba.

                

La première vie du Junkers W.33c n° 2359


            ● Jeudi 5 septembre 1929 : arrivée à Jan Meda

                Les formalités du Junkers W33c n°2359, débarqué vers juin à Djibouti d'un paquebot de la Norddeutscher LLoyd, auraient été prolongées par la douane française pour laisser la priorité au Potez 25. L'arrivée de l'avion a été précédée de celle de deux pilotes, le baron Hans Werner von Engel et le comte Ludwig Schaesberg, et des mécaniciens Behle et Schmidt.

                Le dimanche 25 août, le Junkers est transporté en caisse par le train à Dire Dawa. Il y est aussitôt monté par Engel et ses deux mécaniciens. Le 27 août, Engel le décolle pour son premier vol à partir de la rivière à sec (le torrent Laga Datchatou) utilisée comme piste.


                Le 5 septembre, après avoir effectué un dernier essai, Engel et Schmidt embarquent le docteur Bruns de Dire Dawa et son interprète Asfaw. Engel a pris en charge la veille au soir le courrier arrivé par le train de Djibouti : 14 sacs, dont un petit sac destiné spécifiquement au roi et un sac destiné au Dedjazmatch Emeru, gouverneur d'Harrar. Ce courrier a été arrimé dans la cabine de l'appareil, laissé sous garde pour la nuit. Pour faciliter le décollage, le lit de la rivière a été nivelé sur 300 mètres, mais les ravines d'une pluie nocturne obligent au matin Engel à modifier sa position de décollage.

                Engel effectue trois tentatives infructueuses avec l'avion en surcharge puis, se rapprochant trop d'un coude de la rivière, revient à son point de départ, dépose 70 kg de bagages et avec son chargement restant de 1060 kg parvient à décoller. Vingt cinq minutes plus tard, il survole la ville de Harrar et largue sur la grand place marquée d'une croix blanche, le sac de courrier destiné au gouverneur. Il rejoint ensuite la voie du chemin de fer à la hauteur de Makadjillo, mais doit, plutôt que la suivre, effectuer plusieurs détours pour éviter une zone orageuse. Peu après les Addas, il retrouve les rails et les suit jusqu'à la capitale.

                A Addis Abeba, l'hippodrome de Jan Meda a désormais été retenu comme piste malgré son environnement constitué de grands eucalyptus d'une trentaine de mètres de haut. Le roi et ses invités ont pris place dans la tribune officielle du terrain. Attendu vers 10h30, le Junkers retardé par l'orage n'apparaît qu'à 12h20, larguant devant la tribune officielle le sac de courrier nanti d'une banderole aux couleurs éthiopiennes. Disposant encore de 2 heures d'autonomie, Engel poursuit sa démonstration au-dessus de la capitale, déposant une autre sacoche de courrier devant l'ambassade d'Allemagne. Après que le Comte Schaesberg ait tiré deux fusées vertes pour lui confirmer le bon état du terrain, le Baron Engel pose le Junkers devant la tribune. Après avoir félicité les aviateurs, le roi visite l'appareil d'une capacité en fret ou passagers évidemment supérieure au Potez. S'ensuivent les discours de l'ambassadeur d'Allemagne, puis du roi qui remet aux aviateurs les insignes de Commandeur et d'Officier de l'Étoile d'Ethiopie. L'empereur remercie également le Major Steffen pour le service rendu.

                Le Junkers est ensuite baptisé "Rigbe Tafari" (Colombe Tafari), dénomination marquant indirectement son rôle attendu, moins guerrier que celui des Potez.

Le Junkers W.33c n°2539 dans la livrée qu'il porte à son arrivée à Addis Abeba.

Michel Barriere]

Le Junkers W33 de Ludwig Weber à son arrivée sur le terrain de Jan Meda, près de la tribune officielle, le 5 septembre 1929. L'appareil porte sa livrée d'usine agrémentée de drapeaux éthiopiens sur le gouvernail et le fuselage. Le nom de baptême "Rigbe Tafari" et le lion de Juda sont par contre absents. [Coll Michel Barrière]

5 septembre1929, première liaison postale de Dire Dawa à Addis Abeba : le Junkers W33 piloté par le Baron Engel se présente au-dessus du champ de courses de Jan Meda. [Comité France Orient]

            Dans les semaines qui suivent son arrivée, le Junkers est, ainsi que les Potez, basé dans le périmètre d'Addis Abeba sur l'hippodrome de Jan Meda, partiellement reconverti en terrain d'aviation. Faute de hangar, les appareils sont d'abord abrités sous des tentes en toile fabriquées hâtivement avec des bâches, puis sous des hangars constitués d'une structure en eucalyptus recouverte de tôle ondulée.

                Le 26 septembre, les avions participent aux grandes fêtes de la Mascale qui marquent la fin de la saison des pluies. A cette occasion, Engel, pilotant le Junkers, largue des feuillets portant un poème de circonstance en amharique après que deux Potez pilotés par Maillet et Schaesberg, aient effectué une démonstration de voltige.


                Le 6 novembre, le Junkers effectue la première liaison sanitaire de l'aviation éthiopienne. Le Baron Engel décolle avec le Junkers pour Goré, à 400 km de la capitale, transportant le docteur Meyenberger et un guide indigène en vue de ramener le Ras Nado, gouverneur de la province d'Haïlou Nabor, qui se trouve gravement malade. Engel survole Nono un peu avant midi, Gouma vers 15h00, puis Djimma à 16h00. Au retour, il est retardé par le brouillard et se pose près de Nono vers 18h00. Il rentre à Addis-Abeba au matin du 7 vers 08h00. Le malade décèdera peu après.


                La situation du pays est alors instable et des troubles éclatent, notamment dans le nord du pays. En septembre, le Ras Kassa Haile Darge, chargé par le Négus de rétablir l'ordre, envoie dans le nord des troupes gouvernementales commandées par son deuxième fils, le Dedjaz Leul Abera Kassa. La rencontre avec les rebelles, dans les premiers jours d'octobre, est défavorable aux troupes gouvernementales qui perdent 2.700 hommes. Le Négus demande alors à Maillet et Engel d'effectuer des reconnaissances sur la zone insoumise.

                Fin novembre, un terrain est implanté à Dessye pour faciliter l'exécution régulière de missions de reconnaissance dans le nord du pays.


                Le 3 décembre, les deux Potez et le Junkers participent aux cérémonies marquant l'inauguration du bâtiment voyageurs de la gare d'Addis Abeba.

                L'accident du "Rigbe Tafari"


                Le 19 décembre, le Junkers piloté par Engel et deux Potez pilotés par Maillet et Schaesberg décollent de Dessye pour Addis Abeba. Outre son mécanicien Schmidt, Engel transporte à cette occasion le Dedjazmatch Wolde Selassie, oncle du Négus et gouverneur de l'Ogaden. L'appareil qui a fait les pleins d'essence est trop chargé. Alors que le Junkers n'est qu'à 7 mètres d'altitude, l'appareil est victile d'une perte de vitesse et s'écrase. Le pilote est indemne, mais ses passagers sont blessés. Le Dedjazmatch, gravement touché à la tête, est transporté à l'hôpital de Dessye où il décède pendant la nuit. Le mécanicien, qui n'est que légèrement blessé, fait un bref séjour à l'hôpital.

                Maillet ramène en Potez 25 le corps du défunt à Addis-Abeba où les honneurs lui sont rendus. Les deux pilotes allemands sont immédiatement renvoyés par le Négus ; Schmidt, une fois remis, rejoint l'équipe de Maillet.

                L'épave du Junkers est ramenée à Addis Abeba où elle est stockée dans un coin du hangar de Jan Meda. Armandy la verra lors de sa visite du terrain en janvier 1930. Elle restera sur place jusqu'en 1932.

                

La renaissance du Junkers W.33c n° 2359

1932 - 1933


                C'est peut-être la destruction, en févier 1932, du Farman 192 personnel de l'Empereur offert par la France pour son couronnement, qui est à l'origine de la renaissance du Junkers.

                C'est apparemment à l'été 1932 qu'arrive une misssion allemande dirigée par l'ingénieur pilote Ludwig Weber, avec une offre de trimoteurs Junkers et de véhicules. Elle est en fait chargée de reconstruire le Junkers W.33, travail important qui se poursuit en 1933 dans le hangar de Jan Meda. Thierry Maignal mentionne en effet cette concurrence active dans une note adressée le 20 septembre 1932 à l'ambassadeur Verchère de Reffye.

                Les travaux de remise en état de l'appareil sont importants. Pour éviter la reproduction de l'accident de 1929, le W.33c est allégé par réduction de la capacité de ses réservoirs. Le 2 avril 1933, l'appareil reprend du service en effectuant son premier vol au-dessus d'Addis-Abeba.

                Dans une démarche personnelle, Weber propose alors de doter l'Ethiopie d'une industrie nationale et de construire une escadrille d'une trentaine d'appareils, soit 20 de chasse et 12 de reconnaissance, moyennant l'embauche d'une vingtaine de techniciens allemands. Pour commencer, il propose de construire un appareil d'entrainement d'un entretien aisé, adapté aux caractéristiques de l'environnement éthiopien. L'idée séduit le Négus qui l'embauche comme pilote personnel et lui confie un poste de "directeur de l'entrepôt aéronautique".

Le fuselage du Junkers en cours de réparation dans le hangar de Jan Meda en  1932 ou 1933  [DR]

Le Junkers W33 devant le grand hangar d'Akaki construit en 1934. Cette photo permet de constater l'absence de drapeaux éthiopiens sur les ailes. [DR]

Le Junkers W33 était géré sous la responsabilité de Weber, et non de Corriger. Peu de photos le montrent comme celle-ci, prise en 1934 ou 35, en compagnie d'autres appareils, ici un Potez Hispano et un Potez Lorraine [Coll. Michel Barrière]

1934


                En septembre, Maignal propose au Ministère de l'Air d'assurer la formation en France de 50 pilotes éthiopiens, tandis qu'une visite du ministre d'Abyssinie à Paris au Ministre de l'air voit se profiler le programme de création d'une escadrille éthiopienne. Néanmoins, privilégiant l'équilibre des forces en Europe, le gouvernement joue le renforcement de la relation franco-italienne ce qui interdit tout soutien concret à l'Ethiopie.              

Après sa réparation, le Junkers W33 portera jusqu'en 1935 une livrée minimaliste.

Michel Barriere]

                Ce même mois, Ludwig Weber effectue plusieurs liaisons entre Addis Abeba et la région de Djibouti avec le Junkers. Le 11, il transporte d'Addis Abeba à Djibouti à Djibouti le docteur K.A. Hanner et M. Evich Bell. Le 12, il décolle pour Zeylah, toujours accompagné du Docteur Hanner, pour y transporter J.M. Molly qui doit en repartir ensuite pour Aden avec un appareil britannique. Le 15, il ramène de Djibouti le docteur Hanner et M. Evich Bell. Le 26, Weber transporte à Djibouti M. Aunolt J. Surich.

                

1935   


                En avril 1935, le Junkers est mis à contribution lors de la présentation de l'aviation éthiopienne à la presse organisée par Tadesse Machecha. A cette date, aucun des appareils de transport éthiopiens ne porte de nom de baptême : ces dénominations n'apparaissent qu'après l'arrivée en juin des deux Fokker VIIa "Abba Dagnew" et "Abba Kagnew";


                Nous ignorons dans quelles circonstances exactement ces baptêmes ont eu lieu. Compte tenu des événements survenus dans la période, il semble que les appareils aient pu être baptisés à la mi-juillet. Le 17, l'Empereur prononçe son grand discours au Parlement éthiopien sur l'effort de défense nationale et annonce la mise en place d'une formation militaire de l'ensemble des fonctionnaires. Plusieurs cérémonies, dont un grand défilé de l'armée régulière, ont lieu les jours suivants et le contexte apparaît très favorable au baptême symbolique des appareils. A partir de septembre, les aviateurs eurent probablement d'autres préoccupations que la décoration des appareils...

Le Junkers W.33 rebaptisé "Dessye" et portant sa décoration complète à l'été 1935.

Michel Barriere]

                Le Junkers est accidenté à l'été 1935 et est ezncore en réparation au début du mois de septembre. Dans les semaines qui suivent sa réparation, il aurait participé avec les Potez aux transports d'armes et de munitions vers le nord. Contrairement à ce que peut laisser penser une photo connue, il semble bien qu'il n'ait jamais été piloté opérationnellement par John Robinson.


                Fin novembre, Drouillet quitte l'Ethiopie, Webel le transportant à Dire Dawa avec le Junkers. De là, il rejoint Djibouti où il s'embarque pour la France. Parti pour les Etats-Unis en janvier, il ramènera en février un Beechcraft B17R avec lequel il tentera dans des conditions rocambolesques de revenir vers l'Ethiopie, sans succès.

Le Junkers portant son nom de baptême "Dessye" et le Lion de Juda, tel qu'il apparait à la fin de 1935 [DR]

Drouillet embarquant sur le Junkers, peut-être pour son départ vers Djibouti. La photo a visiblement été retouchée par le journal pour faire disparaitre le nom "Junkers" [Ouest Eclair]

1936

            

            ● Mars 1936

                

                L'armée du Dedjazmatch Wodaju, blessé en février à la bataille de Shelikot, avait fui vers le sud et, dépassant Quoram et le quartier général de l'Empereur, se rassemblent à la mi-mars à Dessye, capitale du Wollo dont le Prince Héritier Asfawossen est gouverneur. Ces troupes d'origine locale campent dans les collines entourant la ville. Le gouverneur de la province, le Ras Gabre Hiwot Mikael de 67 ans, semble avoir alors fomenté une conspiration pour déposer le prince héritier, s'alliant avec le Dedjaz Amde Ali de Lagagora et le Dedjaz Auraris, gouverneur de Menz, tous nobles de la vieille génération favorables à l'empereur déchu Lidj Yassou et au Ras Hailu.

                De Quoram, l'Empereur demande alors à son fils l'arrestation des leaders. Pour ce faire, le Balambaras Mehata Selassie aurait utilisé un stratagème, envoyant aux soldats rebelles une déclaration écrite leur assurant le pardon et les autorisant à retourner chez eux et invitant les leaders à festoyer au ghebi. Fatigués de la guerre, les soldats acceptent l'offre. Les trois principaux leaders, soûlés pendant le festin, sont arrêtés, enchainés, embarqués dans un camion et conduits à l'aéroport de Dessye, situé à une trentaines de kilomètres sur la rive de la rivière Borkenna, où Weber stationne avec son Junkers pour ramener les prisonniers dans la capitale. 

                Une fois ses trois passagers enchainés embarqués dans l'appareil, le pilote se trouve encerclé par une foule agitée, le support des troupes régulières étant insuffisant pour maitriser la situation. Dans ces conditions, la mise en route est difficile, l'hélice fauche un imprudent et Weber décolle en catastrophe, sans attendre l'installation d'un garde armé à son bord; c'est son mécanicien qui assurera la surveillance des passagers pendant le vol.

                Mai 1936


                Le soir du 1° mai, l'Empereur, sa famille et son trésor quittent discrètement en train Addis-Abeba pour Dire Dawa, rejoignant en fait Djibouti.  La capitale sombre dans l'anarchie et le pillage. Quelques étrangers sont tués. Les légations sont attaquées. La plupart ont pris des mesures de défense, et certaines d'entre elles, notamment la France et la Grande Bretagne, ont été renforcées avec des détachements de troupes coloniales.


                Réfugiés dans la Légation d'Allemagne, Weber et ses mécaniciens participent le 2 mai à la protection des européens dans la ville. Le 3 mai au matin, Trapman, vice-consul de Grande Bretagne, Taylor, attaché militaire britannique et le journaliste George Steer quittent l'ambassade de Grande Bretagne pour patrouiller avec un Ford pickup. Ils passent à l'ambassade d'Allemagne ; Weber qui les accueille à la grille leur demandant de le conduire avec ses trois mécaniciens au terrain de Jan Meda. Lorsqu'ils y arrivent, le Junkers, parqué à l'extrémité du terrain, sous les arbres est encore intact. Weber constate seulement la disparition de sa combinaison de vol et de ses cartes. Quelques minutes après, les allemands ont embarqué avec leur caisse de thalers, le moteur tourne et l'appareil roule vers le terrain. A leur grande surprise, des hommes de la Garde Impériale sortant de l'abri des arbres leur ordonnent d'arrêter l'appareil : malgré le départ de l'Empereur, ils assurent toujours la garde du terrain. Se dressant dans son cockpit, Weber, qui porte sa casquette rouge "à la Richtoffen" leur répond sèchement "Ouvrez les portes, je suis le gouvernement". S'inclinant, les soldats obtempèrent, ouvrent les barrières du terrain, lui permettant le décollage. Son envol s'effectue à travers de nombreux tirs provenant des maisons entourant le terrain.


                  Malgré l'absence de cartes, prenant le cap au jugé, Weber rejoint directement Roseires au Soudan, mais est obligé de se poser en catastrophe quelques kilomètres avant son objectif en panne d'essence.

                Il abandonne l'appareil qui sera récupéré par la RAF. N'intéressant pas l'aviation britannique, l'épave sera cédée à un ferrailleur.          

                

Le Junkers W33 éthiopien au Soudan après sa récupération par la RAF [DR]

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