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- Les avions du Négus -

 les Farman F.192

Deux Farman F.192 furent utilisés du côté éthiopien. Le premier fut acquis par le gouvernement éthiopien au début de 1930 pour remplacer le Junkers W33c accidenté; il fut livré en juillet, et participa au conflit italo-éthiopien.

Le second, remis au Négus en novembre 1930 comme cadeau du gouvernement français à l'occasion de son couronnement français fut détriuit par accident en février 1932.


Le premier F.192 éthiopien : l'avion de transport du Négus


                Au printemps 1930, l'aviation éthiopienne ne dispose plus d'aucun appareil capable de faire les liaisons postales et le transport de personnel. Le Junkers W33 acheté à cette fin s'est écrasé en décembre 1929 et André Maillet, alors chef de l'aviation éthiopienne, a profité de l'occasion pour provoquer le départ de son équipage allemand. Il n'empêche qu'un remplacement est nécessaire, les Potez 25 dont dispose le Négus ne pouvant à eux seuls assurer les liaisons aériennes régulières, notamment avec Djibouti. En outre, le Négus n'a plus alors d'appareil de transport personnel. Maillet provoque alors la commande d'un Farman 190, le tout nouvel avion de transport de Farman alors célèbre  par ses raids en Afrique et en Asie. La version retenue est le Farman 192 doté de grands réservoirs d'ailes et équipé d'un moteur Salmson 9Ab, largement utilisé pour les appareils d'entrainement et de liaison de l'Armée de l'Air.


                L'appareil commandé par le gouvernement éthiopien en janvier ou février 1930 est produit par Farman sur la base d'une cellule de F.190 qui pourrait correspondre au numéro de série 41 (n/c 7173).

                L'appareil est terminé dans la deuxième quinzaine de mai et, fin juin, réceptionné par Veritas en même temps que le F.192 n°7 destiné à la Belgique, ce qui nous amèe à supposer qu'il s'agit du sixième exemplaire de la série F.192. Il part en caisse pour Djibouti où il est monté et mis en service par la mission française pour des liaisons postales, sanitaires et le transport de personnalités.


                Fin 1930, après l'arrivée du F.192 offert par la France, à la livrée vert et argent, il est désigné comme le "Farman blanc" et porte des cocardes aux couleurs éthiopiennes.

Le F.192 acheté en 1930 par le Négus. Il porte des cocardes "à la française". Aucune des photos que nous connaissons ne montre un drapeau de dérive sur les Farman.

[© Michel Barrière]


Le second F.192, cadeau du gouvernement français


                A la mort de l'impératrice, le 2 avril 1930, le couronnement du négus est fixé au 2 novembre. Pour cette occasion, le gouvernement français décide de se faire représenter par le Maréchal Franchet d'Espérey dont l'une des missions sera de remettre à l'Empereur deux cadeaux : un canon de 75 et un avion.

                En août 1930, le Capitaine Jean Baradez est chargé par le Ministre de l'Air d'acquérir l'appareil que le gouvernement français veut offrir au Négus pour son couronnement et d'assurer son transport vers l'Éthiopie pour les cérémonies. Compte tenu des contraintes d'exportation de matériel aéronautique, le gouvernement décide de retenir comme appareil un F.192 analogue à celui récemment acquis par le Négus, accompagné d'un lot de 200 kg de pièces détachées destinées aux deux F.192 de la flotte éthiopienne.


                La construction intégrale d'un appareil n'est pas possible dans des délais aussi courts, aussi le Ministère de l'Air passe un accord avec l'industriel du textile de luxe Armand Esders qui vient de prendre livraison d'un luxueux appareil : un F.190 (ce serait en fait un F.198 à moteur Renault) à la livrée vert jade, vert nil et argent, baptisé "Jade Vert III" reçoit alors un Salmson et de nouvelles ailes dotées de réservoirs d'une contenance totale de 520 litres. En vue de son utilisation future à Addis-Abeba, dont le terrain est à 2600 m d'altitude, le moteur Salmson est surcompressé ; pour le voyage, du benzol est utilisé comme antidétonant et l'hélice métallique est remplacée par une hélice bois. Il est équipé de freins Messier.

                Ce F.192 (probablement le n/s 12, n/c 7179) est richement aménagé et décoré : la cabine, éclairée par une vitre plafonnière trapézoïdale, est revêtu de soie verte brochée et équipé d'un siège particulièrement confortable, d'une petite desserte, de glaces biseautées, d'un pendulette, d'un porte-bouquet. Pour le vol de convoyage, il reçoit de petites cocardes françaises sur les ailes.

                Compte tenu des délais, son convoyage est effectué par les airs ; l'équipage choisi par Baradez, chef de mission et navigateur, est constitué du capitaine Eugène Armand Marie (pilote) et de l'adjudant-chef Yvan Demeaux (mécanicien). Ces derniser ont une expérience approfondie des raids africains. En 1927, Marie a réalisé avec Demeaux un vol Paris-Congo en 6 jours pour préparer l'ouverture des lignes aériennes vers Madagascar. Volontaire pour servir de nouveau en Afrique, les autorités françaises souhaitent le voir remplacer André Maillet dont le contrat avait été résilié début juillet par les autorités éthiopiennes.

Le Farman avant son départ. Pour le convoyage, l'hélice métallique sera abandonnée au profit d'une hélice en bois blindé [Coll Frank Roumy]

Marie, Baradez et Demeaux devant le Farman, avant le départ [Coll Demeaux via Jean-Michel Chevrier]

Le fuselage du F.192 offert au Négus est peint en vert jade et vert Nil. la voilure et l'empennage sont argent. Le lion de Juda est peint sur la portière avant.

Pour le convoyage, l'avion porte des cocardes françaises de petite dimension sur et sous les ailes; elles seront effacées lors du passage de l'avion à Djibouti.

[© Michel Barrière]

Le F.192 destiné au Négus sur le terrain d'Assouan lors de son convoyage vers l'Ethiopie. Au centre, Marie, à droite, Demeaux (Coll Michel Barrière]

Remise du F.192 au Négus par le Maréchal Franchet d'Espérey. Sous l'aile, Baradez, Marie et en arrière-plan Demeaux. [Source : L'Illustration].


De Paris à Addis-Abeba


                Le vol s'effectue sans encombre jusqu'à Casale où un épais brouillard oblige l'avion à se poser avant de rejoindre Venise. Le 20 octobre, constatant après plusieurs tentatives que la météo lui interdit l'itinéraire prévu par la Bulgarie, Baradez demande l'autorisation de voler vers la Grèce par Brindisi. Le Farman est à Brindisi le 21, à Athènes le 22. Le 23, le F.192 s'envole à destination d'Alep par beau temps, mais rencontre sur la côte turque une barrière orageuse qui l'oblige à voler à 200 mètres d'altitude. Manquant d'essence, Marie se pose en catastrophe sous la pluie dans un champ non loin de Mersine. Après s'être procuré une vingtaine de litres d'essence automobile de qualité douteuse et une escorte de soldats turcs, Baradez et Marie constatent que l'avion s'est enlisé et ne pourra repartir le jour-même.

                Le 24, l'avion est déchargé, puis poussé jusqu'à un endroit plus propice au décollage. Il peut alors rallier Adana pour faire le plein avant de repartir pour Alep qu'il atteint sans incident. Avec l'aide des mécaniciens du 39e régiment d'aviation, Demeaux reconditionne l'avion. Le lendemain, 25 octobre, le Farman rejoint Rayak où il est complètement vérifié.


                L'étape du 26 vers Le Caire, débutée sous de bons auspices, se complique lorsque, après le survol de la Palestine, le Farman se heurte à une tempête de sable et doit se poser sur la base RAF de Ramleh avant de rejoindre Le Caire en fin d'après-midi. Il en repart le 27 à 5h00, remonte la vallée du Nil, fait une courte escale à Assouan pour ravitailler et se pose à Wadi-Halfa pour la nuit. Le lendemain, après un ravitaillement sur le terrain d'Atbara, le moteur refuse de démarrer. Le 29, réparation effectuée, le Farman rejoint Port Soudan mais une alerte météo lui interdit de poursuivre sa route vers Djibouti le soir-même. Le lendemain, 30 octobre, il fait escale à Massaoua pour le déjeuner, puis rejoint Djibouti quelques heures plus tard. L'équipage, aidé du personnel des Salines, passe la soirée et une partie de la nuit à nettoyer et repeindre l'avion pour effacer les fatigues du voyage. Les cocardes françaises sont supprimées.


                Le 31, l'avion décolle à 7h00 de Djibouti pour se poser sur le champ de course d'Addis-Abeba.


                Le 1er novembre, le maréchal Franchet d'Espérey remet officiellement au Négus les cadeaux du gouvernement français : le Farman et un canon de 75.

Les deux Farman 192 sous leur hangar d'Akaki, à la fin 1930 ou en 1931 [DR]

Le Négus devant le Farman "blanc", peut-être à la réception de l'appareil en 1930 (?). [Source : L'Enthousiate/DR]

1931 : le début des lignes intérieures éthiopiennes


                En 1931, les Farman 192 sont utilisés pour assurer le transport de personnes et de courrier. Ils effectuent notamment la liaison entre la capitale éthiopienne et Djibouti qui devient systèmatique à partir de juin, mais sont également utilisés vers d'autres destinations, ceratinement Dessye et peut-être Debra-Markos. Outre ces liaisons, les Farman participent en effet probablement à la reconnaissance des parcours des futures lignes aériennes intérieures et de la liaison avec la Côte Française des Somalis, l'Éthiopie et le Soudan britannique. La banque Bauer Marchal, actionnaire de Gnome-Rhône, envisage en effet dès 1930 d'investir dans la création d'une ligne régionale et le Farman 190 qu'elle utilise déjà en Afrique constitue un choix naturel, mais les difficultés du groupe financier stopperont le projet.


                Jusqu'à la mi-1931, la liaison postale avec Djibouti reste épisodique. Malgré sa lenteur - le voyage dure 3 jours - le chemin de fer franco-éthiopien (CFE) reste toujours le moyen essentiel de transport courrier, les passagers et le fret venant d'Extrême-Orient et de Madagascar à destination de l'Éthiopie ou les envois au départ de l'Ethiopie. Après le premier service postal Djibouti - Addis-Abeba réalisé en décembre 1929, deux autres ont été effectués en 1930 (17 avril et 31 octobre), le dernier probablement avec le Farman acquis par l'Ethiopie.

                En juin 1931, les choses évoluent. En juin, deux services postaux sont effectués par Corriger les 3 et 19, probablement avec un Farman. Le 3 juillet; Corriger effectue en Farman la sixième liaison courrier vers Djibouti, transportant le romancier Jean d'Esme qui vient de faire un séjour dans la capitale éthiopienne. A Djibouti, Corriger trouve le F.197 "Paris" F-ALGK de Philippe d'Estailleur-Chanteraine, Giraud et Mistrot, arrivés le 1° juillet. Ils effectuent un Tour d'Afrique et repartent de Djibouti vers le nord le 4 juillet. Le 5 juillet, Corriger retourne à Addis-Abeba avec un passager, Monsieur Selignac, agent des Ets A. Besse (Shell) et le courrier dont c'est seulement le quatrième service dans ce sens.


                Le 11 novembre, Bitwaded Guetatchaou, ministre de l'intérieur et président du conseil éthiopien se rend à Dessie, sa mère étant souffrante. Il part à 7h20 dans le Farman piloté par Corriger qui est de retour à 10h30. La rapidité de ce voyage est évidemment sans commune mesure avec les déplacements terrestres qui, d'Addis-Abeba à Dessie, prennent d'une à deux semaines.

                Le 26 novembre a lieu une liaison postale entre Addis-Abeba et Dessye, sans doute avec un Farman.

  

1932 : La fin du Farman offert par la France


                Du 18 au 23 janvier 1932, Mishka Babitcheff effectue avec le "Farman blanc" deux voyages dans la région du lac Abaya (Margherita), à 300 km au sud-ouset d'Addis-Abeba, pour ramener dans la capitale un pasteur de la Sudan Interior Mission qui doit y subir une opération.


                Le 3 février 1932 à 7h00 du matin, l'Empereur prend son train spécial pour effectuer une visite à Djibouti. Pour ce voyage, il est accompagné de son épouse, du prince Makonnen, du Ras Seyoum et du Ras Hailu.

                Le 4 février, le Farman offert par la France, piloté par Corriger, et un Potez-Hispano, piloté par Babitcheff, décollent pour Djibouti. Corriger est accompagné de son épouse, d'Ato Tadesse Machecha et du mécanicien Jacob Sarafian. Les deux avions se posent d'abord à Djidjiga; ils y déposent un sac de courrier ainsi que des médicaments et des pièces de rechanges destinées aux automobiles de la mission de délimitation de la Somalie britannique avec l'Ethiopie. Le 5 février, à 11h00, ils se posent à Dire-Dawa. le 6 février, ils rejoignent Djibouti avec le courrier, y restant à la disposition de l'empereur qui y est arrivé le même jour à 06h30 du matin. Pendant la cérémonie officielle de réception, les deux avions survolent la gare, accompagnant le cortège impérial jusqu'au palais du gouverneur.

                Le 9 février, les souverains éthiopiens se rendent à Obock sur l'aviso Vitry-le-François. Pendant le trajet aller, le bâtiment est survolé par les deux appareils éthiopiens.


                Le 12 février, Corriger rentre avec le Farman dans la capitale éthiopienne où il laisse son épouse. Le 13 février, accompagné du mécanicien Baladé, il repart de Jan Meda avec le Farman à 14h30 pour Djibouti. Un fort vent de face, générant d'importants tourbillons de poussière, s'oppose à leur marche, allongant le trajet de plus d'une heure. La visibilité est mauvaise et Corriger se fait guider le long de la voie ferrée par Baladé surveillant la ligne à travers un hublot.  A 17h50, alors qu'ils survolent le territoire de Djibouti à 9 km de la gare de Holl-Holl, le sable étouffe le moteur et la panne oblige Corriger à se poser sur un terrain peu favorable. Une roue du Farman accroche un rocher ; le fuselage ne résiste pas au choc, la cellule étant complètement détruite et les deux aviateurs sont éjectés. Baladé s'en tire avec quelques contusions ; Corriger se casse un bras sur un rocher. Il souffre et, la nuit tombant, plutôt que de chercher à rejoindre la gare, Baladé décide d'attendre les secours à ses côtés. Ce n'est que vers une heure du matin que le train de secours venant de Djibouti en marche lente repère ses appels et ses signaux. Corriger est transporté à l'hôpital de Djibouti où il restera près d'un mois.

  

                

                Une conséquence de la destruction du Farman 192 offert par la France est l'arrivée de l'ingénieur-pilote Ludwig Weber et la réparation du Junkers W33c qui devient l'appareil personnel de l'Empereur, reléguant au second plan le Farman survivant. La gestion de ces deux appareils est différenciée, le Junkers réparé étant géré par Weber tandis que  le Farman prend une fonction plus utilistaire et est géré par Corriger avec les autres appareils. Son activité, plus discrète, n'est pas précisément connue de 1932 à 1934.


                En avril 1935, Tadesse Machecha présente à la presse sur le terrain d'Akaki les pilotes et appareils de l'aviation impériale éthiopienne. Y figurent le Farman 192, le Fokker trimoteur, le DH Moth, deux Potez-Lorraine, deux Potez-Hispano, le Breda et le Junkers. L'un des deux Potez-Hispano revient pendant la présentation, piloté par Babitcheff, qui revient d'effectuer une campagne de photographies sur Axoum.

Le F.192 lors d'une présentation à la presse à Addis Abeba sur le terrain d'Akaki en avril 1935 [Coll Jack Meaden].

Tous les appareils de transport de l'aviation impériale sont présentés au Prince Makonnen, duc de Harrar, peut-être à l'occasion de son anniversaire en novembre 1935. Le F.192 porte alors son nom de baptême, "Harrar",en amharique [Coll Michel Barrière].

Restitution de la livrée portée par le F.192 dans l'aviation éthiopienne en 1935. Il semble alors baptisé du nom de "Harrar", ezn l'honneur du deuxième fils de l'Empereur : Makonnen, duc de Harrar. Le Junkers W.33 était baptisé "Dessye", capitale du Wollo dont le prince héritier Asfawossen, est gouverneur.[© Michel Barrière]

La fin du second Farman 192      


                En 1935, le F.192 participe comme avion de liaison aux opérations de guerre avec l'Italie. Il est semble-t-il indisponible quelque temps pendant l'automne, mais à partir de fin novembre 1935, il assure des liaisons régulières entre la ville de Dessye, devenue quartier général de l'Empereur, et Addis-Abeba, échappant aux fréquents bombardements italiens de Dessye.

                

                Le 16 janvier 1936, l'américain H. Spencer, nouveau conseiller technique de l'Empereur pour les affaires étrangères, rejoint en vol Dessye avec l'attaché militaire britannique, le Major Holt, dans le Farman 192 piloté par Babitcheff qui repart le 17 vers Addis-Abeba. Le 18, l'appareil revient de la capitale, transportant l'américain Colson, conseiller aux finances du gouvernement éthiopien. L'après-midi du 19, Colson et Spencer repartent dans le Farman pour la capitale. Le prince Makonnen quitte également Dessye pour rejoindre la capitale en avion.


                Le 4 avril 1936, une patrouille de Romeo 37 conduite par Tito Falconi surveillant la route reliant Dessye à la capitale repère et poursuit un appareil, probablement le Potez 25 n°2. Aprés un survol de la ville, elle se dirige vers le terrain d'Akaki et mitraille les appareils situés hors des hangars et les hangars eux-mêmes. Le Potez n°2 et le DH Moth sont endommagés, mais le Farman 192 est incendié et totalement détruit.

  

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